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« Un cancer qui ronge les maisons » : en Bretagne, ce désastre silencieux qui menace des milliers de propriétaires [Enquête]

Le Télégramme · 03/10/2026 · ← revue

« On a acheté la maison il y a trois ans, elle était en parfait état. Et maintenant, elle craque de partout. » Le regard dans le vide, Benjamin contemple les dégâts causés par la sécheresse sur sa propriété. Comme lui, des dizaines de Bretons ont découvert avec effroi, à leur retour de vacances cet été, des fissures balafrant leurs murs. À Chartres-de-Bretagne, Guichen, Pont-Péan, Saint-Senoux, Laillé, La Fresnais, Bourgbarré en Ille-et-Vilaine, ou encore à Saint-Gildas-de-Rhuys dans le Morbihan, les mairies reçoivent de nombreux appels d’habitants désemparés depuis plusieurs semaines. Ce phénomène géologique, qui détruit les maisons à petit feu, a un nom : le « retrait-gonflement des sols argileux » (RGA). Une menace silencieuse dont la Bretagne n’est désormais plus à l’abri.

Pourquoi les maisons se fissurent ?

Pour comprendre l’ampleur des dégâts, il faut observer ce qui se passe sous terre. Les sols contenant de l’argile fonctionnent comme de véritables éponges. En période de sécheresse, ils se rétractent et s’affaissent. Lorsqu’il pleut, ils regonflent. Avec l’intensification des sécheresses et des périodes de précipitations, les fondations des bâtiments subissent des pressions considérables. À tel point que le bâti craque et se fissure par endroits. Suffisamment parfois pour exposer les logements à des infiltrations d’eau. Dans les cas les plus graves, les maisons peuvent carrément devenir inhabitables. Les pavillons, plus légers que les immeubles, sont les premières victimes.

Sous l’effet du dérèglement climatique, cette menace s’est brutalement intensifiée à l’échelle nationale. « Le phénomène se développe à une vitesse folle et dépasse toutes les prévisions », confie Lamine Ighil-Ameur, chercheur au Cerema et spécialiste du RGA. « En 2017, cinq millions de maisons étaient concernées en France. Ce chiffre est passé à dix millions en 2021, puis à douze millions en 2024. » Soit 55 % de la surface du territoire français.

Un parcours du combattant pour se faire indemniser

Être victime du phénomène, c’est aussi se retrouver coincé au cœur d’un engrenage infernal. Pour espérer être indemnisé, le sinistré doit attendre que sa commune obtienne un arrêté de catastrophe naturelle (CatNat) auprès de l’État. Problème : en moyenne, à peine la moitié des demandes communales passe cette étape. « Si la reconnaissance est refusée, les assurances ne prennent même pas le dossier en charge », déplore Delphine Hinry, maire de Saint-Senoux. Une petite commune au sud de Rennes qui avait essuyé un refus pour sa demande en 2025. « En tant qu’élue, on se sent un peu démunie. Lorsqu’un refus tombe, que doit-on dire aux administrés ? »

Et même quand l’arrêté CatNat est accordé, la bataille est loin d’être gagnée. « Plus de la moitié des dossiers ouverts sont classés sans suite par les assureurs », dénonce Julien Nakad, expert indépendant au sein du cabinet Altaïs. « Certains rapports mandatés par les assurances sont bâclés, c’est lunaire. »

Des travaux hors de prix

Devant le désarroi des propriétaires, les associations d’entraide tirent la sonnette d’alarme. « On vient en aide aux sinistrés en leur expliquant les procédures », indique Dominique Goldsztejn, vice-président d’Urgence Maisons Fissurées, une structure qui regroupe plus de 1 000 adhérents. « En août, on recevait plus de 120 appels par jour, on n’avait jamais vu ça. Il ne faut pas sous-estimer ce phénomène. »

Face à des travaux dont le coût dépasse souvent plusieurs dizaines de milliers d’euros, les propriétaires se retrouvent dans des situations figées alors que leur habitation se dégrade inexorablement. « On peut comparer ça à un cancer qui ronge les maisons », résume Dominique Goldsztejn. « C’est terrible de voir son logement lentement se fissurer. Les gens mettent beaucoup d’argent dedans, c’est souvent le plus gros investissement d’une vie. IL y a urgence à agir. On appelle les candidats à la présidentielle à se prononcer sur le RGA. Ce n’est pas qu’un simple sujet de maçonnerie. Si on ne fait rien, cela va provoquer une crise sociale, patrimoniale et immobilière. »

La Bretagne n’est plus épargnée

La Bretagne s’était longtemps crue à l’abri grâce à son socle géologique de roches dures. Mais la donne a changé. « Avec le changement climatique, les sécheresses vont devenir plus intenses », analyse Pierre d’Arrentières, de l’Observatoire de l’environnement en Bretagne. « Le risque de RGA va s’étendre à des sols plus profonds et toucher des zones jusqu’ici épargnées. »

Au total, 1,3 million de Bretons vivent sur des sols argileux selon la carte établie par Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) - dont environ 10 000 sur une zone à risque maximal. Une donnée potentiellement sous-estimée. « Cette carte reste une indication générale à manier avec précaution. Une habitation classée en zone faible peut avoir un sol qui bouge de plus en plus », précise Lamine Ighil-Ameur. « Globalement, la Bretagne n’est plus à l’abri. Et le problème, c’est qu’il y a un manque criant de sensibilisation et d’information auprès du grand public. »

Si le Finistère reste l’un des territoires les moins argileux de France, l’Ille-et-Vilaine est en revanche en première ligne face au phénomène parmi les départements bretons. Environ 66 % de sa surface est exposée au risque - et certaines zones spécifiques concentrent d’importantes poches d’argile. C’est notamment le cas de la commune de Pont-Péan, au sud de Rennes, où plus d’une centaine de maisons présentent aujourd’hui des fissures. La mairie se bat depuis plusieurs années pour se faire reconnaître l’état de catastrophe naturelle.

Un bilan qui pourrait être lourd en 2026

Si les fissures ne concernaient qu’une poignée de localités dans la région il y a encore quelques années, la situation s’est accélérée après la sécheresse de 2022. Au total, 62 communes bretonnes ont formulé une demande de reconnaissance de catastrophe naturelle pour des maisons fissurées cette année-là (33 en Ille-et-Vilaine, 17 dans le Morbihan, 8 dans le Finistère et 4 dans les Côtes-d’Armor). Du jamais-vu dans la région.

Un nouveau cap pourrait à nouveau être franchi avec la sécheresse historique de l’été 2026. Selon nos informations, au moins cinq communes - toutes situées en Ille-et-Vilaine - ont d’ores et déjà déposé une demande de reconnaissance CatNat. Un bilan, très provisoire, qui va rapidement s’alourdir. Contactées par Le Télégramme, plusieurs autres mairies bretonnes ont confirmé être en train de réunir les éléments nécessaires en vue d’un dépôt d’ici la fin de l’année.

Et le retour des pluies dans les prochaines semaines fait craindre le pire à certains observateurs. « Le nombre de maisons fissurées va augmenter dans des proportions qu’on n’imagine pas encore », alerte Louis Pautrel, président de l’Association des maires ruraux d’Ille-et-Vilaine. « C’est un phénomène qu’on sous-estime. J’ai peur qu’on découvre un véritable carnage à la sortie de l’hiver. »