« Rachida Dati. En solitaire » : le parcours d’une élue de la République guidée par la soif de reconnaissance

Livre. Autant le dire d’emblée, il n’y a pas de révélations franchement inédites dans le livre de Marie-Dominique Lelièvre, Rachida Dati. En solitaire (Flammarion, 304 pages, 22 euros). Cette biographie, très complète, n’en est pas moins aussi captivante qu’incisive. L’histoire et le parcours de l’ex-ministre et maire du 7e arrondissement de Paris depuis 2008 sont déjà amplement documentés, mais Marie-Dominique Lelièvre y mêle un art du portrait qui permet de restituer l’essence de ce personnage sulfureux de la politique française. Et ainsi éclairer le lecteur sur les ressorts et les faiblesses de celle qui attend désormais son jugement pour « corruption passive » et « trafic d’influence passif » dans l’affaire Ghosn-Renault. Si la journaliste évoque l’« exercice sioux » qu’a représenté l’écriture d’un livre sur Rachida Dati, qui a refusé de lui parler, elle n’en est pas à son premier exercice du genre. Elle a déjà retracé les vies aussi diverses et complexes de personnages comme Françoise Sagan (1935-2004), Serge Gainsbourg (1928-1991) ou Coco Chanel (1883-1971). Forte d’un colossal travail de documentation, étayé par près de quarante livres, des dizaines d’articles de presse et des extraits de procès-verbaux auxquels s’ajoutent quelques entretiens originaux, Marie-Dominique Lelièvre retrace l’histoire d’une femme avide de reconnaissance et prête à tout pour parvenir à ses fins depuis ses plus jeunes années. Enfant, Rachida Dati ne supportait déjà pas la contrariété, relate-t-elle : « Dans sa famille, que ses crises épuisent, on a pris l’habitude de contourner les situations de conflit. Ses frères et sœurs ont reçu la consigne : l’évitement pour ne pas énerver Rachida. » Dès les études supérieures, son personnage se fixe pour les années à venir : toujours tirée à quatre épingles, très sociable et prompte à se donner en spectacle pour susciter la sympathie. A Dijon, où elle s’est inscrite en médecine mais n’ira pas au-delà de la première année, « ses camarades apprécient sa gaieté, sa fantaisie » même s’« ils constatent qu’elle n’est pas du tout bosseuse ». Plus loin, Marie-Dominique Lelièvre développe : « Elle compense par le rire l’habileté sociale et le savoir relationnel qui lui manquent. » Puis contrebalance : « Dès qu’une difficulté s’annonce, Dati s’affole. Elle souffre d’un terrible manque de confiance en elle, social et intellectuel. Afin de le masquer, elle se crispe, devient agressive, cassante. » Surtout, ce que l’autrice décrit avec malice, c’est la capacité de Rachida Dati à solliciter les personnalités les plus influentes sans la moindre retenue. « Si on ne lui répond pas, Rachida relance son interlocuteur, avec un admirable mélange de courage et de confiance. Elle n’attend pas qu’on vienne à elle, elle fait le premier pas, cherche le contact. Droit au but. Aucune résignation, aucune passivité chez elle. »
« Petite boule d’énergie »
C’est ainsi qu’elle se range d’autorité sous les auspices d’Albin Chalandon (1920-2020) en 1987 et, du haut de ses 22 ans, chamboule le ministre de la justice du gouvernement de Jacques Chirac, de quarante-cinq ans son aîné. « Je vois cette petite bonne femme qui fonce sur moi. Je ne suis pas frappé par sa beauté, mais par son culot, ce qui émane de cette petite boule d’énergie. Elle me raconte son histoire, la cité, elle veut à tout prix sortir de là, il faut l’aider… », rapportera à la presse Albin Chalandon, cité dans le livre. Au tournant des années 2000, c’est Henri Proglio, alors patron d’EDF, qui partagera sa vie, puis la logera dans un appartement de 225 mètres carrés dans le 6e arrondissement, et la couvrira de perles et de diamants si onéreux qu’ils vaudront à la bénéficiaire une enquête pour non-déclaration de bijoux à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. En 2007, c’est elle qui sollicite Carlos Ghosn, alors PDG de Renault, pour une première rencontre, une initiative qu’il qualifiera d’« originale » lors de son audition par les magistrats français du Parquet national financier en 2021. Avant de nouer un contrat avec lui en 2009, quand elle siège au Parlement européen (jusqu’en 2019), celui-là même qui l’amènera à son procès pour « corruption » en septembre 2026. A travers les péripéties de la native de Saône-et-Loire, issue d’un milieu populaire et d’une famille nombreuse, c’est aussi un rapport trouble à la vérité qui se dessine. De celle qui altérera le récit de son enfance au gré des interlocuteurs et des plateaux télé. Celle qui roulera Simone Veil avec un CV usurpé, la laissant avec le sentiment d’avoir été « instrumentalisée par les calculs d’une arriviste qu’elle a crue vulnérable », selon la formule de Marie-Dominique Lelièvre. Enfin, et c’est sans doute là que les mots de l’autrice se font les plus acerbes, celle qui mettra en scène la naissance de sa fille en janvier 2009 à la sortie de la clinique de la Muette, à Passy, devant les photographes. Tailleur, escarpins, brushing, manucure et, dans les bras, son nouveau-né emmitouflé. Du moins, le croit-on. « Le tapon de lainage ne dissimule qu’un coussin. Une mise en scène, une supercherie, un attrape-nigaud, un mirage, une feinte », écrit l’autrice, se basant sur le récit du frère de la ministre, Jamal Dati, paru en 2009, Dans l’ombre de Rachida (Calmann-Lévy). « Le trompe-l’œil brandi sur le perron de la clinique de la Muette est le porte-drapeau, l’emblème de la politique contemporaine lorsqu’elle substitue le récit à l’action et à la vie. Elle accouche du vide. » « Rachida Dati. En solitaire », de Marie-Dominique Lelièvre (Flammarion, 304 pages, 22 euros).