Grand souffle bergmanien au Théâtre national de Bretagne

Cinéaste et homme de théâtre d'exception, Ingmar Bergman fut aussi un pionnier en matière de séries télévisées. Créé en 1973, son feuilleton « Scènes de la vie conjugale » fut un immense triomphe. Le récit minutieux de l'implosion d'un couple bourgeois moderne eut un tel retentissement en Suède qu'on le rendit même responsable d'une vague de divorces. Devenue un long-métrage dans la foulée, cette fiction est désormais adaptée fréquemment au théâtre. Elle nourrit aujourd'hui la nouvelle création d'Arthur Nauzyciel à Rennes. Une façon pour le metteur en scène de conclure en beauté son mandat à la tête du Théâtre national de Bretagne dont le terme est prévu à la fin de l'année. En beauté, car depuis « La Dame aux camélias », créée en ces lieux en 2018, Arthur Nauzyciel semble avoir trouvé la recette miraculeuse d'un théâtre qui conjugue la profondeur et le spectaculaire, l'intime et l'universel. Piochant dans les six épisodes de la série - laissée dans son jus « seventies » - le dramaturge fait résonner avec force ces « Scènes de la vie conjugale », comme un chant contemporain d'amour déçu et de résilience. Les amours décomposées/recomposées de Marianne, l'avocate, et de Johan, le prof d'université, reflètent toutes les failles des couples mariés : poids de la routine, des conventions sociales, tromperies, mensonges… Loin du prisme boulevardier, Arthur Nauzyciel signe une mise en scène épique et opératique, en s'appuyant sur deux bêtes de scène : Laurent Poitrenaux et Bénédicte Cerutti.
Seuls en scène
Il faut un sacré talent pour porter seuls dans la grande salle du TNB ce drame acide de l'incommunicabilité, du sexe triste et de la solitude. Evoluant dans un sublime décor immaculé, les deux interprètes occupent sans peine l'espace. Devant et derrière un immense rideau translucide, ils parlent clair et juste, dans un subtil mélange d'incarnation et d'abstraction. Scène de sexe débridée, violence conjugale… Nauzyciel n'élude rien de la crudité bergmanienne. Quelques vidéos mettant en scène une cliente de Marianne, une amie ou sa mère (magnifique Marthe Keller) étayent la réflexion sur la domination masculine et la difficile émancipation des femmes… La fin de l'amour est encore une histoire d'amour pour ces « analphabètes des sentiments » : le couple se désagrège mais ne parvient jamais à couper vraiment les ponts. La scène finale qui montre Marianne et Johan profitant de l'absence de leurs (nouveaux) conjoints pour se retrouver dans une maison forestière apparaît comme une bulle de tendresse ironique. Elle offre un épilogue onirique à ce drame de la vie conjugale sans cesse recommencé.