« Je ne changerais pour rien au monde » : près de Rennes, le succès inattendu de cette ville-dortoir
Depuis Rennes, par l’ancienne route de Saint-Malo, le trajet vers La Mézière s’étire le long d’une succession de hangars commerciaux, entrecoupée de quelques lotissements aux peintures délavées et de rares parcelles de maïs écrasées par la sécheresse. La route du Meuble, longue d’une dizaine de kilomètres, revendique une centaine d’enseignes. Aujourd’hui, elle symbolise un modèle d’aménagement hérité de la fin des années 60-70. Une ère entièrement pensée pour la consommation et la voiture, bien loin des préoccupations autour du Zéro artificialisation nette (Zan) et autre ZFE (Zones à faible émission). À l’extrémité nord de l’axe, à 14 km de Rennes, se découvre La Mézière.
Magazine curieux et (im)pertinent !
Une imposante église entourée d’espaces verts, une boucherie, une boulangerie, des restaurants, un tabac-presse… Le centre de la commune ressemble à celui de plein d’autres villages. Rien n’indique que ce bourg rural devenu paroisse en 1235 est passé d’un millier d’habitants dans les années 70 à plus de 5 000 aujourd’hui. Partagée entre, son centre ancien, ses zones pavillonnaires et l’immense zone d’activités de Cap Malo, éclos dans le dernier quart du siècle dernier, La Mézière incarne la trajectoire de ces villes périurbaines devenues champignon, portée à la fois par l’attractivité de la capitale bretonne et par le désir de mise au vert des urbains.
Ici, le lotissement est devenu l’habitat privilégié des nouveaux habitants. « Vous êtes vraiment chez vous », clamait à l’époque Maison Phénix, véritable symbole de l’accession à la propriété pour les classes moyennes. Un slogan bien peu en phase avec la réalité de ces pavillons ceinturant le vieux bourg de La Mézière. Ici, l’architecture est stéréotypée, sorte de Wisteria lane à la française, où les haies semblent taillées pour indiquer la direction vers les grands complexes commerciaux aux marges de la commune : la route du meuble depuis les années 70, et Cap Malo depuis l’orée des années 2000… Des décennies plus tard, La Mézière a-t-elle réussi à se défaire de son caractère de cité-dortoir couplée à un centre commercial géant à ciel ouvert ?
« Je ne changerais pour rien au monde »
Interrogés un jour de marché, les passants rencontrés sont unanimes. Il fait bon vivre à La Mézière. « Je ne changerais pour rien au monde », confie Yvette1, venue se ravitailler en légumes sur le marché hebdomadaire du mercredi. « Il y a plein de commerces, un marché et une vie associative très riche », ajoute cette habitante depuis 1983. La ville compte une cinquantaine d’associations, précise son maire, Pascal Goriaux.
Pour tous les habitants interrogés, La Mézière est bien autre chose qu’un simple endroit où l’on ne fait que dormir avant de s’enquiller une heure de bouchons pour aller travailler à Rennes chaque matin. « Ce n’est pas du tout une ville-dortoir, défendent Anne et Marie-Thérèse, maraîchères. Au début, le marché, c’était timide mais aujourd’hui, il est très fréquenté. Les gens viennent aussi des lotissements les plus éloignés. »
Lancé en 2021, le marché propose des produits locaux, de saison… « On retrouve, dans une moindre mesure, l’esprit du marché des Lices », apprécie Angélique, ex-Rennaise débarquée ici en 2022, en raison de l’agrandissement de sa famille. « Je vis dans un lotissement en lisière du bourg mais je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait un tel esprit de village. On a même un théâtre dans une station-service, pas forcément besoin d’aller à Rennes pour la culture. »
Culture, commerces, cadre de vie, loisirs, associations… On y trouverait tout ce qu’il faut selon ses habitants. De quoi expliquer l’explosion des prix de l’immobilier (+ 8 % en quatre ans et + 48 % en dix ans) ? En tout cas, avec un prix moyen de 3 418 € du mètre carré pour une maison, La Mézière se situe au même niveau que Vezin-le-Coquet (3 320 €) ou Le Rheu (3 174 €).
Cette montée des prix, Angélique, attablée à la terrasse de Chope et compagnie à Cap Malo, la comprend. « Pour moi, avant, La Mézière c’était Cap Malo, le cinéma, le bowling et c’est à peu près tout. Au final, c’est bien plus que cela. » Un multiplexe de douze salles, un bowling, une aire de jeux couverte, un karaoké géant… On vient de loin pour Cap Malo. Comme Célia, internationale française de bowling, fidèle du Bowling center. « J’habite Rennes, mais ce bowling est réputé, je m’entraîne toujours ici. »
Manque de transports
Pourtant, derrière la bonne forme du pôle loisirs, la réalité n’est pas rose pour la partie commerciale de la zone, notamment dans le secteur de l’ancien Alinea, qui a quitté le navire en 2020. Certains secteurs font davantage penser à un vaste terrain d’urbex qu’à un lieu pour refaire sa garde-robe.
Au milieu d’une poignée d’enseignes résistantes, désertées en ce milieu d’été, subsistent de grands hangars encombrés de cartons poussiéreux accueillant épisodiquement quelques magasins éphémères. Histoire de conserver les droits commerciaux, explique le maire Pascal Goriaux. Avant de trouver une nouvelle locomotive commerciale ? Vu l’état du site, rien ne le garantit. Sans parler de l’essor du e-commerce et de la crise du prêt-à-porter. « Depuis le départ d’Alinéa, c’est la mort dans le secteur, confirme Pascal, qui vient d’ouvrir le café-concert Jam session. On essaye de faire revivre le coin, mais c’est compliqué d’attirer les jeunes. Ici, il n’y a que la voiture et peu de transports en commun. »
Les transports, c’est là que le bât blesse pour La Mézière. La ville fait partie de la communauté de communes Val d’Ille-Aubigné et ne bénéficie pas du réseau Star, de Rennes métropole (lire ci-contre). Même si le réseau express vélo (Rev) dessert le sud de la commune depuis deux ans, les liaisons, assurées par BreizhGo, sont limitées. Une vingtaine en période scolaire. Hors pointe, le bus ne passe que toutes les heures. Et deux ou trois fois le dimanche. À titre de comparaison, Gévezé, qui est dans le périmètre de Rennes métropole, bénéficie de 35 allers-retours en semaine, 25 le samedi et une dizaine le dimanche. Tout ça pour 3 €.
Pourtant, rares sont ceux qui indiquent vouloir être rattachés à Rennes métropole. Une volonté de statu quo confirmée par les résultats électoraux. Depuis 1989, la commune n’a connu qu’une seule liste d’opposition au conseil municipal – entre 2020 et 2022 – et elle vote à gauche depuis 1971.
1. Le prénom a été changé.