Revue de presse

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« Quand le Nigeria éternue, toute l'Afrique s'enrhume » : une élection présidentielle délicate se profile dans la première économie d'Afrique de l'Ouest

Les Échos · 25/09/2026 · ← revue

Par Pierre Favennec

C'est un adage qui circule dans les milieux financiers de Lagos, capitale économique du Nigeria : « Quand le Nigeria éternue, c'est toute l'Afrique qui s'enrhume. » Toute l'Afrique, peut-être pas, mais l'Afrique de l'Ouest au moins. Avec son gigantesque marché intérieur de plus de 240 millions de personnes, son poids économique régional démesuré, sa nouvelle raffinerie flambant neuve et les multiples groupes armés, bandits ou djihadistes, qui mettent à feu et à sang une partie de son territoire, c'est peu dire que le Nigeria est un voisin encombrant. Suffisamment en tout cas pour que ses voisins scrutent avec intérêt l'élection présidentielle qui aura lieu en janvier prochain, et dont la campagne a été lancée à la fin du mois d'août pour une vingtaine de candidats déclarés. Parmi eux : le président sortant, Bola Tinubu, qui a encore une fois de bonnes chances de l'emporter face à une opposition morcelée.

Une grippe carabinée

Pourtant, le bilan de ce vieux routier de la politique nigériane, qui avait promis de redresser l'économie du pays et de combattre l'insécurité, est plus que mitigé. En effet, quand on y regarde de plus près, le Nigeria semble souffrir d'une grippe carabinée plutôt que d'un simple rhume de saison. L'insécurité, d'abord, reste le principal échec de Bola Tinubu et la première préoccupation d'une grande partie de la population. La situation s'est même largement dégradée sous son mandat : les attaques sur des civils ont ainsi augmenté de 30 % par rapport à l'année dernière, d'après l'Acled, un observatoire indépendant des conflits. Le deuxième trimestre de 2026 a même été « le plus violent dans le pays depuis 1997, date du début de la collecte des données par l'organisme ». Un échec cuisant pour Tinubu, qui avait promis lors de la précédente campagne présidentielle de « mettre un terme à ces violences ». Une mauvaise nouvelle également pour les voisins du Nigeria : les frontières poreuses de la région permettent aux groupes armés de semer la terreur sans distinction, au Niger, au Cameroun, dans le nord du Bénin ou dans le bassin du lac Tchad. Sans compter les armes qui transitent facilement d'un pays à l'autre : plus de 20.000 ont été saisies au Nigeria depuis 2022. VIDEO - Qui est Aliko Dangote, l'homme le plus riche d'Afrique ? Par ailleurs, Abuja assume également le rôle de « gendarme régional » : en décembre dernier, c'est son aviation qui a frappé les putschistes lors de la tentative de coup d'Etat contre le président béninois Patrice Talon, avant l'envoi de troupes au sol sous mandat de la Cedeao. Or, un pays empêtré dans ses propres crises sécuritaires aura d'autant plus de mal à continuer de jouer les faiseurs de paix. Sur le volet économique, le bilan est moins catastrophique. Du moins en apparence. Dès son arrivée au pouvoir, Tinubu a pris des mesures fortes et impopulaires : fin des coûteuses subventions sur l'essence, libéralisation du cours du naira, la monnaie locale, pour attirer les investisseurs…

60 % de la population sous le seuil de pauvreté

Des réformes qui ont d'ailleurs été saluées par le Fonds monétaire international et ont contribué à redorer le blason du pays auprès des investisseurs : la croissance va bon train (plus de 4 %, contre 3 % l'année précédente), Moody's a revu sa perspective de « stable » à « positive » et S&P a relevé la note souveraine du pays à « B », restant toutefois en catégorie spéculative. Le remède de cheval administré par Tinubu à l'économie du pays a aussi fait des dégâts sur une population déjà touchée de plein fouet par la pauvreté. Ajoutons à cela la mise en service de la raffinerie Dangote, qui produit 650.000 barils par jour et affiche l'ambition de vendre dans toute l'Afrique de l'Ouest, et un retour en force des capitaux étrangers : les indicateurs macroéconomiques sont au vert et c'est a priori une bonne nouvelle pour le Nigeria et pour la Cedeao, dont le pays représente 67 % du PIB. Sauf que le remède de cheval administré par Tinubu à l'économie du pays a aussi fait des dégâts sur une population déjà touchée de plein fouet par la pauvreté : l'inflation a explosé et avec elle le coût de la vie, précipitant des millions de Nigérians dans la misère. D'après le Programme alimentaire mondial, 36 millions de Nigérians souffrent désormais d'insécurité alimentaire et plus de 60 % de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté.

Les difficultés du Sénégal

Un exemple : le riz jollof, délicieux plat pimenté à la tomate, spécialité prisée de la classe populaire pour son coût abordable, a vu son prix doubler, d'après SBM, un cabinet de conseil basé à Lagos. Le prix de l'électricité, lui, a quasiment triplé et les journées de « black-out » sont désormais courantes dans de nombreux quartiers pauvres, qui n'ont pas les moyens d'alimenter les coûteux générateurs au pétrole. Résultat : Tinubu a gagné dans la rue son surnom de « T-Pain », un jeu de mots entre son nom et « pain » (douleur). On a connu meilleure entrée en campagne. Vu de l'extérieur, le cas nigérian pourrait en tout cas être riche d'enseignements pour ses voisins régionaux et notamment pour le Sénégal, qui a signé un programme d'aide avec le FMI et va devoir probablement restructurer sa dette et prendre des mesures d'austérité pour assainir ses comptes. Que valent des indicateurs économiques au vert si la population n'a plus les moyens de se payer un riz jollof nigérian ou un thiéboudiène sénégalais pour le repas ?

Pierre Favennec