Présidentielle 2027 : Marine Le Pen peine à convaincre sur sa capacité à résoudre la crise du logement

Par Anne Feitz, Elsa Dicharry
En choisissant, il y a quelques jours, le logement pour son premier discours en tant que candidate à l'élection présidentielle de 2027, Marine Le Pen a pris de court ses adversaires. Car mis à part le candidat des Républicains, Bruno Retailleau, les autres prétendants, notamment à gauche, ne s'étaient pas encore saisis du sujet, pourtant crucial pour la vie quotidienne et le pouvoir d'achat des Français. « C'est nous qui donnons le tempo ! », se félicite un conseiller du RN. Marine Le Pen a choisi de faire vibrer la corde sociale tout en flattant les aspirations des entreprises à une grande vague de dérégulation. Elle s'appuie sur deux fondamentaux du parti d'extrême droite : la priorité aux Français et la suppression massive des normes et des contraintes, notamment environnementales. Son espoir : libérer des logements sociaux, relancer la construction de logements neufs et faire revenir dans le parc locatif des logements anciens.
Les experts dubitatifs
De quoi faire hurler une bonne partie de ses adversaires politiques. Notamment parce que la « priorité nationale » défendue de longue date par le RN remet en question des valeurs républicaines constitutionnelles. Pour appliquer son programme, le RN a d'ailleurs prévu de modifier la Constitution, qui garantit aujourd'hui l'égalité des citoyens résidant en France pour leurs droits fondamentaux. Mais même sans porter de jugement sur ce volet, l'efficacité des mesures de Marine LePen laisse les experts dubitatifs. « Le RN semble considérer que la crise du logement, c'est de la faute des étrangers et des normes. C'est bien plus compliqué que cela ! », avance Pierre Madec, économiste à l'OFCE. La « préférence nationale » dans le logement social, d'abord, serait loin de faire des miracles. Certes, en 2025, les étrangers se sont vus allouer 25 % des près de 394.000 logements sociaux attribués, selon l'Union sociale pour l'habitat (USH), la fédération des bailleurs sociaux. Ceci alors qu'ils ne représentent que 9 % de la population - mais sont aussi plus souvent précarisés. Par rapport au nombre de sollicitations, ils ne sont toutefois pas avantagés, contrairement à ce qu'avance le RN : 13 % de leurs demandes sont acceptées, contre 14 % pour celles des Français. La mesure proposée par le RN n'aboutirait qu'à « jouer un peu sur la liste d'attente », souligne Pierre Madec. A ce jour, plus de 2,9 millions de ménages y sont inscrits. VIDEO - Combien coûtent à l'Etat les élections présidentielles et législatives ?
Séduire les milieux d'affaires
Selon les experts, il faudrait surtout accélérer la construction de logements, et notamment de HLM. Or le RN veut abroger la loi SRU, qui contraint quelque 2.000 communes à disposer de 20 % à 25 % de logements sociaux au sein de leur parc de résidences principales - et à laquelle il jurait encore son attachement en 2024. Or, s'étonne Henry Buzy-Cazaux, président de l'Institut du management des services immobiliers (Imsi) et expert du secteur : « Qui réclame sa suppression aujourd'hui, à part quelques maires de communes carencées ? » Quant à l'idée d'utiliser le foncier appartenant à la puissance publique pour le mettre à la disposition de promoteurs, à condition d'y construire de nouveaux logements à loyers abordables, « c'est un vieux serpent de mer », remarque Robin Rivaton, économiste, entrepreneur et essayiste. « En réalité, le foncier disponible ou le bâti à détruire ne correspondent pas nécessairement aux zones en tension. » Le RN a aussi fait de la suppression des normes l'un de ses mantras pour séduire les milieux d'affaires. « On déverrouille, on apporte un grand souffle de liberté ! », insiste un député du parti. Tant pis pour le climat et la biodiversité. Avec quel impact réel sur l'offre ? « Supprimer la RE2020 - la norme environnementale sur la construction - aboutirait à baisser les coûts de construction des logements neufs de 5 % à 10 % », reconnaît Robin Rivaton, ce qui pourrait rendre un peu de souffle au marché. Mais « cela n'aboutira pas forcément à augmenter les volumes de production en logement collectif du fait des contraintes d'autorisations d'urbanisme. »
ZAN, DPE et PTZ
Quant à l'objectif ZAN de zéro artificialisation nette des sols, l'éliminer « ne fera pas baisser le coût du terrain, à cause de la rareté du foncier. Mais cela relancerait la construction des maisons individuelles, de 15.000 à 20.000 unités par an », estime-t-il. Le RN jure qu'il ne veut pas empiéter sur les terres agricoles - c'est pourtant en partie sur d'anciennes terres agricoles qu'elles étaient souvent construites avant le ZAN. Marine Le Pen cible aussi les contraintes attachées au diagnostic de performance énergétique (DPE), largement fustigées par les professionnels du secteur. Le DPE serait maintenu comme un élément « indicatif », mais l'interdiction à la relocation des passoires thermiques serait abolie. De quoi, il est vrai, remettre une quantité - difficile à évaluer - de logements sur le marché locatif, et éviter que d'autres n'en sortent. Mais « ce serait accepter que tout un tas de ménages vivent en situation de précarité énergétique », rappelle Pierre Madec. Au risque de voir s'envoler leur facture d'énergie - un impact contradictoire avec la volonté affichée du RN de rendre du pouvoir d'achat aux Français. D'autant que le parti prévoit aussi de supprimer l'aide à la rénovation des logements MaPrimeRénov', pour la remplacer par un prêt à taux zéro (PTZ). Le système bancaire ne va pas se couper un bras et vous transposer un prêt à un taux inférieur à 1 %, là où il pourrait vous en proposer un à 4 %.
Henry Buzy-Cazaux, président de l'Imsi
Or il n'est pas certain que dans le contexte actuel, les propriétaires parviennent à s'endetter, même à taux zéro, pour rénover leur logement. S'ils s'emparaient au contraire massivement de ce dispositif, cela pourrait coûter très cher aux finances publiques alors que les taux d'intérêt remontent. Dans le cadre d'un PTZ, c'est en effet l'Etat qui prend en charge les intérêts que les particuliers auraient été censés payer à la banque.
« Aller vers une société de propriétaires »
Enfin, Marine Le Pen veut « aller vers une société de propriétaires ». Ceci en « augmentant la durée maximale des crédits » - une mesure qui ces dernières années a surtout abouti à faire grimper les prix des logements, selon Pierre Madec. Ou encore en « rendant obligatoire leur portabilité » - un système qui permet de transférer les conditions d'un prêt existant vers le financement d'un nouvel achat. Des propositions qui relèvent du fantasme, jugent les experts. « Le système bancaire ne va pas se couper un bras et vous transposer un prêt à un taux inférieur à 1 %, là où il pourrait vous en proposer un à 4 %. C'est du Donquichottisme ! », juge le président de l'Imsi. Quant à la loi antisquat, qui a occupé de longues minutes (très applaudies) du discours de Marine le Pen à Hénin-Beaumont, elle adresse certes un sujet sensible, mais elle est jugée « anecdotique » au regard de la crise à résoudre.