Opérations de désinformation russes : « Il y a un risque très fort sur la présidentielle française »

Par Diane Jeantet
Dans son livre « Les Agents du chaos », qui sort en librairie ce mercredi, Marion Solletty remonte le fil des opérations de désinformation et de déstabilisation menées par la Russie en France ces dernières années. Des étoiles de David bleues taguées sur les murs de la capitale aux têtes de cochon déposées devant des mosquées, en passant par les mains rouges au Mémorial de la Shoah, la journaliste de « Politico » mène l'enquête jusqu'au fin fond de la Moldavie, pour reconstituer les réseaux qui relient ces affaires à Moscou. A l'approche de la présidentielle, l'ingérence russe inquiète au plus haut niveau de l'Etat. Qu'avez-vous découvert sur la façon dont la Russie mène ce type d'opérations sur le territoire français ? C'est un réseau très organisé, avec différents échelons. Il y a, en bas de l'échelle, les hommes de main, pilotés par des chefs d'équipe, qui sont eux-mêmes recrutés par des gens à Moscou ou en Russie, en lien avec les services de renseignement russes ou directement avec le premier cercle de Vladimir Poutine. On voit par ailleurs que ce sont les mêmes personnes à qui on propose d'aller en Allemagne, en France, en Suisse ou en Moldavie. Les équipes qui vont piloter des opérations en France sont aussi celles qui ont visé les élections allemandes. On retrouve la même architecture, on remonte au même réseau. Ce sont des opérations qui peuvent paraître un peu « pieds nickelés » : ils vont coller des autocollants, dérouler des banderoles… Mais à chaque fois, c'est étudié de manière très fouillée pour que ça puisse donner lieu à une importante médiatisation. C'est organisé pour que ça coïncide avec de grandes rencontres sportives ou des manifestations. Tout ça participe à une stratégie d'opération de guerre informationnelle et de déstabilisation des élections. Des « petites mains » par ailleurs entraînées à la guerre hybride… Oui, nous avons découvert qu'il y avait dans les Balkans, et plus précisément en République serbe de Bosnie et en Serbie, des sortes de camps de vacances pour agents déstabilisateurs. Des petits groupes d'une dizaine de personnes, souvent attirés par des motifs pécuniaires, qui se retrouvaient dans la campagne. On leur a dit qu'ils allaient prendre l'air, faire du sport, s'entraîner et qu'ils recevraient quelques centaines d'euros… En fait, ils y apprennent à manier des drones, à repérer des lieux et suivent des entraînements dans les conditions du réel. Vous dites que la France est le deuxième pays le plus visé par ces opérations russes, après l'Ukraine. Qu'est-ce qui explique cette place de la France dans la stratégie de Moscou ? Effectivement, la France est parmi les cibles prioritaires. Nous avons sur notre sol un nombre d'opérations très important, plutôt des opérations de désinformation et de déstabilisation démocratique. Mais il y a aussi eu des opérations physiques qui ont été déjouées, notamment des tentatives d'attaques à l'explosif. On ne sait pas jusqu'où elles seraient allées. La désinformation peut semer le doute sur l'intégrité de l'élection présidentielle à un moment où il y a déjà une forte défiance vis-à-vis des institutions C'est lié à la place qu'occupe aujourd'hui la France en Europe et à son leadership politique, notamment dans la coalition des volontaires [créée pour regrouper des pays prêts à déployer des forces de maintien de la paix en Ukraine en cas de cessez-le-feu avec la Russie, NDLR]. Son leadership militaire aussi, puisque la France est la seule puissance nucléaire de l'Union européenne. A cela s'ajoute l'évolution de la position d'Emmanuel Macron, d'abord plutôt prudente, sur un soutien très fort à l'Ukraine. Mais la France est aussi une cible prioritaire en raison de son contexte politique, de ses fortes divisions, qui en font une cible facile. La Russie ne crée pas les divisions politiques, elle sait les accentuer grâce à ce type d'opérations. Alors que l'Europe s'attend à une intensification des attaques hybrides russes sur son territoire, comment voyez-vous la campagne présidentielle ? Sur le plan politique, on est vulnérables. On a vu, cet été, les campagnes de désinformation qui ont visé Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann et Edouard Philippe. Gabriel Attal a prêté le flanc à la critique en en parlant beaucoup. Or aujourd'hui, les agences comme Viginum [le service de l'Etat chargé de lutter contre les manipulations en ligne, NDLR] disent qu'il vaut mieux ne pas parler des attaques lorsqu'elles sont de basse intensité et qu'elles touchent très peu de personnes. Mais on a surtout du mal à mesurer l'impact sur le long terme. Il y a un effet poison lent qui est difficile à mesurer, qui met du désordre dans l'opinion. Ça peut par exemple semer le doute sur l'intégrité du scrutin à un moment où il y a déjà une forte défiance vis-à-vis des institutions, notamment dans les extrêmes. Aux Etats-Unis, cette défiance, alimentée par le discours politique, a pris une tournure violente le 6 janvier 2021 avec l'assaut contre le Capitole. Un ancien Premier ministre polonais m'a dit : « Les drones, c'est une distraction. La menace la plus dangereuse, ce sont les attaques sur la démocratie, la désinformation sur les réseaux sociaux. » En Roumanie, ça a tout de même conduit à l'annulation d'une élection. Donc oui, aujourd'hui, il y a un risque très fort sur la présidentielle française. Les experts le savent. Mais on ne sait pas exactement quelle forme ça peut prendre.