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La gestion de l’eau en France percutée par une sécheresse historique : « Il faut sérieusement repenser nos organisations et nos comportements »

Le Monde · 22/09/2026 · ← revue

La sécheresse historique qui touche la France depuis le début de l’été va-t-elle amener le pays à repenser son rapport à l’eau ? Alors que le mois de septembre s’achève, de nombreux cours d’eau affichent des débits très bas, comme en Bretagne, et 62 % des points de suivi du Bureau de recherches géologiques et minières se situaient, à la mi-septembre, sous des normales mensuelles. De nombreux syndicats d’eau alertent leurs abonnés. « Sans un changement immédiat de nos habitudes, un risque de pénurie d’eau potable est réel », avertit par exemple Laval Agglomération, en Mayenne. Le ravitaillement de 64 500 habitants de l’Hexagone dépendait toujours, le 8 septembre, de camions-citernes et de bouteilles d’eau, ou était soumis à des coupures ou tours d’eau (distribution alternée ou restreinte de l’eau potable par secteurs). Plus largement, l’approvisionnement de 1,1 million de personnes était concerné à la même date « par une situation de tension », selon les données du gouvernement. Quatre ans après la sécheresse de 2022, trois ans après la présentation du plan « eau » par le président de la République, Emmanuel Macron, en 2023, les chantiers pour adapter le pays aux extrêmes hydroclimatiques restent colossaux. Ils concernent en premier lieu l’évolution des usages de l’eau et des modèles de sociétés qu’ils sous-tendent. « Il faut rentrer dans le dur et sérieusement repenser nos organisations et nos comportements », juge Thierry Burlot, président du comité de bassin Loire-Bretagne. « Il y a des endroits où il faudra changer de culture agricole, avertit Martial Saddier (Les Républicains), président du comité de bassin Rhône-Méditerranée et du conseil départemental de la Haute-Savoie. Si on n’avait pas eu nos nappes pleines, on était morts. Il va falloir agir tous azimuts et économiser de l’eau. » De nouveaux gestionnaires ont expérimenté cet été la mise en place de mesures de crise liées au manque d’eau, mais aussi aux pics de consommation pendant les épisodes de chaleurs. « La plupart de nos adhérents ont désormais intégré le risque de rupture d’approvisionnement dans leur gestion de l’eau », note Nicolas Garnier, délégué général d’Amorce, un réseau de collectivités engagées pour la transition écologique, qui appelle, entre autres, à établir, des plans de réduction drastique des prélèvements en amont des tensions. Dans la Marne, le syndicat des eaux de Fismes a dû précipiter ses projets. Il s’est raccordé en urgence, en juillet, à une ancienne source et a ensuite créé une interconnexion avec le réseau de la communauté urbaine du Grand Reims. « Ce sont des actions qu’on avait prévues à moyen terme », précise Damien Landini, directeur général des services de Fismes. « Il va falloir encore accélérer », constate Maël de Calan (divers droite), président du conseil départemental du Finistère, qui a lancé à la fin de 2022 une stratégie visant à réduire la consommation d’eau potable, à travers notamment l’entretien et le renouvellement du réseau, tout en augmentant les ressources, par exemple en reconvertissant d’anciennes carrières en stockages. « Nous sommes dans l’idée, désormais, que ce soit plutôt un plan non plus à horizon 2030, mais à horizon 2028 », poursuit-il.

Création de stockages d’eau

La brutalité des évolutions hydrologiques liées au réchauffement climatique percute les stratégies préexistantes. Le passage d’un mois de février très pluvieux à une sécheresse historique a ainsi rappelé la possibilité de revirements hydrologiques en quelques mois à peine. Les équipes de l’établissement public Garonne Gascogne et affluents pyrénéens (EP Garonne) doivent, aujourd’hui encore, résoudre une délicate équation : jusqu’où renflouer la Garonne, sans mettre en péril les réserves d’eau qui la soutiennent ? Elles avaient pourtant entamé l’été avec plus de 72,5 millions de mètres cubes à leur disposition – par exemple issus des barrages de montagne – pour perfuser le fleuve, éreinté par le manque de pluie et les fortes chaleurs. Mais il ne restait déjà plus qu’environ 60 % de ces provisions à la fin juillet. « A la vitesse à laquelle on déstockait, on risquait de se retrouver sans rien à la fin août… », raconte Jean-Michel Fabre, président de l’EP Garonne et vice-président socialiste du département de la Haute-Garonne. Une issue risquée : la Garonne ravitaille, entre autres, les Toulousains. Décision a alors été prise de réduire le soutien d’étiage – au prix d’un affaiblissement du fleuve et de restrictions d’usages de l’eau, notamment agricole. « Maintenant, on devra se demander à chaque lâcher : est-ce qu’on est capable de tenir, au moins pour l’eau potable ? », expose Jean-Michel Fabre. De nombreux élus entendent apporter des évolutions aux infrastructures hydrauliques : il s’agit pour eux non seulement de modernisation des réseaux, mais aussi de création de stockages d’eau – pour l’agriculture, mais aussi pour l’eau potable et la lutte contre les incendies. L’été 2026 a montré une partie des limites de ces ouvrages, soumis par endroits à une forte évaporation. « Les retenues de barrage ont des problèmes de qualité de l’eau, à commencer par des développements d’algues », précise Nicolas Forray, secrétaire général de l’association Eau et rivières de Bretagne.

« Problème de financement »

D’autres difficultés pourraient se manifester en 2027, si les réserves existantes ne se remplissent pas. « Il ne faut pas que ce soit open bar. Il y a besoin de ressources partagées, pensées sur des fondements qui sont cohérents et qui sont validés par les écolos, comme par les agriculteurs et les industriels », plaide Paul Carrère, vice-président socialiste du conseil départemental des Landes et président de l’établissement public territorial de bassin Adour affluents aquifères, qui gère le fleuve homonyme et ses affluents. D’autres solutions sont mises sur la table, comme une amélioration de la qualité de l’eau (certains captages étant inutilisables en raison de pollutions), la renaturation de cours d’eau ou encore la préservation et la restauration de zones humides. « Celles-ci sont des éponges qui sont indispensables pour la qualité et la quantité en eau », rappelle Daniel Fréchet (divers droite), président de l’établissement public Loire, qui souligne l’importance – ravivée par la sécheresse – de réussir à « mettre tout le monde autour de la table ». C’est là l’un des enjeux, alors même que les tensions autour du partage du précieux liquide se multiplient et que les écosystèmes pâtissent eux aussi de sa rareté. Dans le bassin Loire-Bretagne, par exemple, des études qui servent de base à l’attribution de volumes prélevables, très décriées par une partie du monde agricole, restent à l’arrêt depuis un moratoire amorcé à la fin 2025 par les autorités préfectorales et entériné par le gouvernement en janvier. « On aura perdu presque un an et demi, à mettre au regard des urgences qu’on a vécues cet été…, regrette l’écologiste Jérémie Godet, vice-président de la région Centre-Val de Loire. Cette crise démontre qu’on a vraiment besoin de passer à une gestion structurelle et qu’on arrête de perdre du temps. » Se pose, aussi, la question des moyens, alors que la trésorerie des agences de l’eau est affaiblie par des ponctions récurrentes imposées par le gouvernement. « Il y a un vrai problème de financement et de gouvernance, défend Cécile Avezard, directrice générale de Voies navigables de France – selon cet établissement public, les barrages-réservoirs n’étaient plus remplis qu’à 27 % au 8 septembre. Nos aménagements historiques nous donnent une certaine résilience. Mais aujourd’hui nous n’arrivons pas à dégager les moyens pour les maintenir et les développer. » Le gouvernement a lancé deux groupes de travail – dont l’un sur l’agriculture – sur l’adaptation aux sécheresses, qui doivent aboutir à la fin septembre.