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ENTRETIEN. « Les préoccupations des Français ne sont pas toujours celles des candidats »

Ouest-France · 19/09/2026 · ← revue

Adélaïde Zulfikarparsic a publié deux notes à la Fondation Jean-Jaurès dans laquelle elle pointe le décalage entre les thèmes que les Français voudraient voir abordés dans le cadre des élections présidentielles et ceux mis en avant par les candidats. Ce n’est pas nouveau, mais la profusion de candidats et les rivalités pour obtenir l’investiture – à droite et au centre comme à gauche – parasitent les débats de fond, alerte la directrice du pôle société de l’institut de sondages Ipsos BVA.

Vous constatez que les thèmes qui font les élections présidentielles sont rarement ceux développés en campagne. Pourquoi ?

Parce qu’on n’identifie les thèmes déterminants du vote plutôt qu’a posteriori. En 1981, rupture avec le capitalisme, en 1995, fracture sociale… Ce n’était pas ce qui dominait dans le débat public sept mois avant le scrutin, en tout cas pas de manière si lisible. Tout comme il n’était pas question de dégagisme ou de dépassement politique en septembre 2016. À ce moment de la campagne, on imaginait Alain Juppé candidat de la droite et Emmanuel Macron n’avait pas déclaré sa candidature.

Ce sera la même chose en 2027 ? Le sujet qui fera le vainqueur n’est pas encore connu ?

On sait ce qui préoccupe aujourd’hui les Français mais pas forcément ce qui va venir structurer la campagne. Les questions économiques et financières (dette, déficits, croissance…) sont les premières citées (54 %) dans les enquêtes d’opinion, au coude à coude avec les questions sociales (pouvoir d’achat, inégalités sociales et territoriales… 53 %). Les questions environnementales arrivent en troisième position (30 %) devant les questions identitaires (immigration, intégration… 29 %). Et les questions de défense (guerre en Ukraine, menaces russes…) sont en queue de peloton (15 %).

Le désordre mondial va peser lourdement sur la campagne, c’est certain, mais en filigrane. — Adélaïde Zulfikarparsic

Ce qui se passe sur la scène internationale peut bouleverser cette hiérarchie ?

Elle va évoluer au fil du temps. Le désordre mondial va peser lourdement sur la campagne, c’est certain, mais sans doute plutôt en filigrane. La question « Qui va nous protéger du chaos et représenter au mieux la France à l’étranger ? » peut inciter à choisir une figure rassurante. Emmanuel Macron a été très vite dans une situation de désamour avec les Français. Le seul point sur lequel ils lui ont toujours plutôt donné crédit, c’est sa capacité à nous représenter sur la scène internationale. Mais à moins d’une dégradation très importante de la situation au Moyen Orient, avec les États-Unis ou la Russie, je ne vois pas ce thème prendre l’ascendant sur les autres. Et il est très probable que la question environnementale baisse au fur et à mesure que les drames de l’été s’éloignent.

Sauf si les candidats en font leur cheval de bataille ?

Les sujets de préoccupation des Français ne sont pas toujours ceux dont les candidats s’emparent pour faire campagne. Celle de 2022 aurait dû se jouer autour des questions d’éducation et d’hôpital, avec les urgences dégradées, le manque de médecins… et elle a décollé sur l’identité et l’immigration. En partant d’emblée sur la question, Éric Zemmour a embarqué toute la droite dans une espèce de surenchère. Les électeurs craignent que ce type de décalage ne se reproduise.

C’est-à-dire ?

Nous l’avons mesuré dans une enquête pour le Laboratoire de la République, fin août : 46 % des sondés souhaitent que la campagne aborde la question du pouvoir d’achat et du niveau de vie mais 34 % seulement pensent que les candidats et les médias s’en empareront. Ils pensent qu’on ne leur parlera pas autant qu’ils le voudraient de l’environnement, de la protection sociale ou des services publics. Et trop, à l’inverse, d’immigration, de sécurité et de délinquance. Sur ce dernier point, 27 % des Français souhaitent qu’on parle d’immigration mais 42 % s’attendent à ce qu’elle soit au cœur de la campagne. Le hiatus est important.

Il sera très difficile de se faire entendre tant que la course aux candidatures ne sera pas terminée. — Adélaïde Zulfikarparsic

À quoi tient ce décalage entre les attentes des électeurs et la réponse des politiques ?

D’abord, il faut créer de la polémique pour faire parler de soi. Ce qui est consensuel « n’imprime » pas, surtout quand une information chasse l’autre sur le front de l’actualité. Les candidats le savent, ce qui peut les inciter à mettre en avant des sujets clivants plutôt que de vrais sujets de fond. L’autre difficulté, c’est qu’il sera très difficile de se faire entendre sur des propositions et des idées, tant que la course aux candidatures ne sera pas terminée. Aujourd’hui, l’attention se focalise sur les rivalités personnelles, l’opportunité ou non de faire une primaire, sur qui peut y participer… pas sur les premiers éléments de programmes présentés. C’est tout le problème de cette campagne qui a démarré exceptionnellement tôt, et qui pourrait ne décoller vraiment que très tard. Il ne faudrait pas lasser les électeurs avant l’échéance.

C’est le risque ?

Oui. Je crains que la campagne ne permette pas de sortir de cela. Qu’elle ne soit pas à la hauteur des enjeux et qu’elle abîme encore plus le lien entre les Français et la politique. Voilà trente ans qu’on parle de crise de confiance entre les politiques et les citoyens, et qu’on la mesure enquête après enquête, nous et nos confrères. Jamais les indicateurs n’ont été aussi bas. Ils ont plongé après la dissolution et lors de la période budgétaire l’année dernière, avec des débats à l’Assemblée nationale qui ont beaucoup choqué l’opinion. Je ne citerai qu’un seul chiffre : 10 % des Français seulement font confiance aux partis.

50 % des moins de 35 ans s’informent d’abord via des outils d’IA et les réseaux sociaux. — Adélaïde Zulfikarparsic

La « lassitude » que vous redoutez peut se traduire par une abstention inédite en 2027 ?

Pour l’heure, 62 % des Français pensent que la présidentielle 2027 sera importante, et 27 % qu’elle sera historique – surtout chez les sympathisants RN et LFI, qui pensent que leur moment est venu. Plus de 60 % estiment qu’elle aura un impact sur la situation du pays et 38 % sur leur situation personnelle, dont 25 % en positif et 13 % en négatif. Les Français se sentent concernés, ils sont intéressés, et en même temps, ils mettent à distance le politique. Et la façon dont les gens se forgent leurs opinions et forgent leur vote évolue.

Comment cela ?

On est passé de déterminants très collectifs, comme l’appartenance à un groupe social, la religion, le vote des parents, a une émancipation de l’électeur. Il fait des choix de plus en plus personnels, en partie sur la base des bulles numériques qui le mettent uniquement en contact avec des gens qui partagent ses points de vue. Aujourd’hui, 50 % des moins de 35 ans s’informent d’abord via des outils d’IA et les réseaux sociaux. Ce n’est pas neutre.

Jean-Luc Mélenchon est jugé plus dangereux pour la démocratie que Marine Le Pen. — Adélaïde Zulfikarparsic

Les conditions sont réunies pour un grand chambardement politique ?

Il y a un ras-le-bol de la classe politique traditionnelle, celle qui se trouve entre La France Insoumise et le Rassemblement National, mais aussi le besoin d’être rassuré dans un monde en mouvement et incertain. Il y a une tension paradoxale entre un besoin d’ordre – 85 % des Français espèrent l’élection d’un chef pour redresser le pays – un désir de changement profond, mais sans aller jusqu’à la radicalité. Les Français veulent du changement, mais pas forcément renverser la table.

Ce « besoin d’ordre » profitera-t-il aux extrêmes ?

Aux extrêmes, au pluriel, je n’en suis pas certaine. Jean-Luc Mélenchon « inquiète » 80 % des Français. Il est désormais jugé plus dangereux pour la démocratie que Marine Le Pen. Il y a eu une inversion des courbes. Marine Le Pen a gagné en stature présidentielle, y compris sur la capacité à représenter la France à l’étranger, et en crédibilité sur les dossiers économiques, ce qui lui faisait défaut avant. Est-ce qu’elle gardera cet avantage après les débats ? Rien n’est moins sûr.

Il y a une envie de sortir du pessimisme, de retrouver un peu de commun et de fierté collective. — Adélaïde Zulfikarparsic

Dans un pays dont 90 % des habitants pensent qu’il est en déclin, le candidat qui fera campagne sur la fierté française a ses chances ?

Je pense qu’il y a une envie de sortir du pessimisme global, du marasme et de la morosité ambiante, de retrouver un peu de commun et de fierté collective. On l’a vu pendant les Jeux olympiques. J’ai noté qu’Édouard Philippe avait choisi « Croire en nous » comme slogan de campagne. Je crois surtout que le besoin de protection pourrait être un bon sujet. Protection face au chaos international, protection sociale, protection de l’enfance. La question de la souveraineté, parce qu’elle touche à la fois à la transition énergétique, l’agriculture et l’alimentation, la santé, l’innovation numérique, l’industrie et la défense, pourrait être centrale. Elle a l’avantage de pouvoir être saisie par tous les candidats.

Mais ce n’est pas ce qui se dessine à ce stade…

La crise du politique, la crise de confiance des Français, la situation du pays dans un contexte mondial complexe nécessiteraient du temps de dialogue, de débat autour d’un projet politique de long terme. On a besoin de se projeter collectivement dans la durée et on risque d’être ramené d’abord à des guerres d’ego et de petits débats sur des sujets d’actualité qui ne correspondent pas aux préoccupations premières des citoyens. Pour l’instant, on n’y est pas, non.