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En Martinique, le dérapage des comptes de la collectivité territoriale pénalise la vie quotidienne

Le Monde · 18/09/2026 · ← revue

D’aucuns, en Martinique, s’en doutaient déjà depuis plusieurs années, tant les indices s’accumulaient. Un document officiel le confirme désormais : les comptes de ce territoire ultramarin sont dans le rouge. La Collectivité territoriale de Martinique (CTM) présente un « déséquilibre financier structurel » et risque d’entrer dans une « spirale de dégradation de sa situation financière », a alerté la chambre régionale des comptes (CRC) de cette île des Antilles, dans son rapport d’observations définitives pour les exercices 2021 à 2025. Adressé le 5 août par la CRC à Serge Letchimy, le président du conseil exécutif de la CTM, le document de 82 pages, révélé mardi 15 septembre par la chaîne publique Martinique La 1ère, devrait être débattu le 24 septembre par les élus de l’Assemblée de Martinique réunis en plénière. La CRC dresse un constat aussi détaillé qu’accablant. La « politique d’endettement » mise en œuvre par la CTM pour financer des investissements ambitieux s’est traduite par une forte augmentation de sa dette : celle-ci a « augmenté de 28 % entre 2021 et 2024 » pour s’établir à 977 millions d’euros et « devrait dépasser le milliard d’euros en 2026 », anticipe la juridiction financière régionale. Soit les deux tiers du budget annuel de la collectivité martiniquaise. Plus préoccupant encore : la capacité de désendettement de la CTM, qui mesure le nombre d’années nécessaires pour rembourser intégralement la dette si la totalité de l’épargne brute était mobilisée à cette fin, a doublé entre 2021 et 2024, pour s’établir à vingt ans. Une valeur « très nettement supérieure au plafond national de référence », fixé à neuf ans par la loi de programmation des finances publiques pour les années 2023 à 2027, rappelle la chambre. La dégradation de cet indicateur « devrait se poursuivre » durant les deux années suivantes en raison de l’augmentation du recours à l’emprunt, souligne l’institution de contrôle, qui exhorte la collectivité à la « vigilance » et met en garde contre un risque de perte de marge de manœuvre budgétaire devenu « patent ».

Faillites et liquidations

La détérioration de la trésorerie de la collectivité martiniquaise se traduit par le doublement des délais de paiement, passés de 65 jours en 2021 à 131 jours en 2025, alors que le délai légal est de 30 jours, constate encore la juridiction, qui met en cause la « fiabilité insuffisante » ainsi que l’« insincérité » des comptes, et déplore le manque de mise en œuvre des recommandations figurant dans le rapport d’observation de 2021. Le rapport « confirme une dégradation que l’on connaissait déjà » et en révèle « l’ampleur et la profondeur », estime Justin Daniel, professeur de science politique à l’université des Antilles. L’universitaire met également en cause la faiblesse du pilotage budgétaire et « le contrôle interne qui fait défaut de longue date à la CTM ». Ces défaillances ont des effets de plus en plus visibles dans le quotidien des Martiniquais. L’allongement des délais de paiement est un sujet de crispation pour nombre de fournisseurs. « C’est une atteinte au fonctionnement des entreprises, dont la trésorerie est mise en danger », fustige Christian Louis-Joseph, ancien secrétaire général du Syndicat des entrepreneurs en bâtiment, travaux publics et activités annexes de Martinique. « De plus, les intérêts moratoires pour retard de paiement automatiquement dus ne sont pas versés », abonde Daniel Marie-Sainte, chef de file du groupe d’opposition indépendantiste à l’Assemblée de Martinique. En conséquence, « plusieurs prestataires de la CTM sont tombés en faillite et liquidés », s’émeut ce vice-président de l’assemblée territoriale. L’élu cite en exemple le cas de la société Caraïbes Froid Climatisation, dont la liquidation judiciaire a été prononcée en mai. Cette entreprise « assurait la maintenance des machines à glace dans différents ports de pêche », dénonce M. Marie-Sainte. Les entreprises ne sont pas les seules à souffrir. De nombreuses associations ont vu leurs financements se réduire sensiblement à partir de 2024. « Le tissu associatif de la Martinique est en très grande difficulté », s’inquiète Justin Daniel. Et pourtant, ces associations « gèrent, grâce aux subventions de la CTM, entre autres, des situations sociales parfois difficiles », fait valoir l’universitaire. Des structures emblématiques auxquelles la collectivité devait des sommes considérables, telles que l’association culturelle Lasotè, engagée dans la transmission de pratiques agricoles ancestrales, ou encore la ligue d’escrime de la Martinique, ont fini par être liquidées par le tribunal de commerce de Fort-de-France.

« Mieux hiérarchiser les priorités »

Les difficultés financières de la collectivité martiniquaise ont également exacerbé la crise inédite qui affecte les trois réseaux de transport public, gérés par les communautés d’agglomération et chapeautés par l’entreprise publique Martinique Transport. Cet organisme satellite de la collectivité accuse un déficit de 44 millions d’euros en 2026 et, depuis le 7 septembre, la totalité des quelque 200 lignes de bus qui relient entre elles les 34 communes de l’île sont entièrement paralysées. « La CTM, en tant qu’autorité organisatrice du transport, devrait abonder », martèle Serge Sainte-Rose, troisième vice-président de Martinique Transport. A ce jour, il n’y a « aucune visibilité financière » pour envisager un redémarrage du transport urbain, souffle cet adjoint au maire des Trois-Ilets. La prochaine séance plénière de l’Assemblée de Martinique s’annonce houleuse. L’exécutif territorial propose de réduire les dotations de fonctionnement annuelles versées aux collèges et aux lycées, les aides aux étudiants et à l’embauche des apprentis, entre autres, énumère Daniel Marie-Sainte, qui dénonce « des mesures d’austérité » auxquelles son groupe s’opposera. Mais aux yeux de Justin Daniel, de tels sacrifices sont inéluctables. « Il faudra probablement réduire sensiblement la voilure ou, en tout cas, mieux hiérarchiser les priorités », admet-il. Néanmoins, du point de vue du professeur de science politique, la dégradation des comptes de la collectivité martiniquaise « n’est pas seulement une affaire comptable et financière », mais elle remet en question, à terme, son modèle socio-économique. « Le vieillissement de la population va coûter de plus en plus cher à la collectivité : il faudra se poser la question de comment faire face à ces contraintes extrêmement fortes en sachant que les moyens ne suffisent pas », avertit-il.