Corse : le rendez-vous manqué des autonomistes et des frères du Grand Orient de France

Les voies de la franc-maçonnerie sont souvent impénétrables, celles de la politique corse aussi. Et la rencontre des deux n’est jamais chose simple. Une invitation en bonne et due forme a été adressée à Gilles Simeoni, maire de Bastia, ex-président de l’exécutif corse et principal artisan du projet de statut d’autonomie de l’île, pour une « tenue blanche », une réunion où des profanes sont conviés, le 30 septembre ou le 2 octobre – la date reste à confirmer – au siège de l’organisation, rue Cadet, dans le 9e arrondissement de Paris. Le thème de cette rencontre ? L’autonomie de la Corse et ses conséquences, alors que le projet de loi constitutionnelle, adopté le 23 juin par l’Assemblée nationale, arrive au Sénat le 21 octobre pour un examen qui s’annonce périlleux. Le projet doit en effet être voté dans les mêmes termes pour avoir une chance d’être présenté au Congrès à Versailles et d’être inscrit dans la Constitution. Selon les informations du Monde, qui a pu voir l’invitation, la constitutionnaliste Wanda Mastor, professeure agrégée de droit public à l’université de Corse, qui a travaillé sur le texte, et le député de la première circonscription de la Corse-du-Sud, Laurent Marcangeli, chef du groupe Horizons à l’Assemblée nationale, sont aussi conviés. Tout comme, d’après des sources corses, le maire de Porto-Vecchio, Jean-Christophe Angelini. « La loge veut auditionner des élus corses pour comprendre le processus d’autonomie, ce sont des gens à convaincre », aurait expliqué Gilles Simeoni, selon une source de son entourage. Un des invités, qui avait donné son accord de principe pour y participer, a confirmé ce rendez-vous auprès du Monde. Selon nos informations, la Fraternelle Pascal Paoli est à l’origine de l’invitation. Mais aucun des deux principaux intéressés, ni Gilles Simeoni ni le Grand Orient de France, n’a jamais voulu confirmer cette « tenue blanche » au Monde. M. Simeoni n’a pas répondu à nos sollicitations. Quant à la loge maçonnique, elle a catégoriquement démenti l’information par la voix de son chef de cabinet. Est-ce l’effet de notre insistance ? Toujours est-il que Le Monde a appris, mardi 15 septembre, que la réunion était annulée.
Une influence sur les évolutions institutionnelles
Ces auditions d’élus corses devant des loges pour expliquer les évolutions institutionnelles ne sont pas nouvelles, mais elles sont toujours délicates et ne manquent pas de faire des vagues lorsqu’elles sont ébruitées. Le 28 janvier 1987, une réunion publique s’était tenue au siège du Grand Orient. Deux nationalistes conseillers de l’Assemblée de Corse, Max Simeoni, père de Gilles Simeoni, et Pierre Poggioli, avaient été invités, en pleine préparation des lois sur la décentralisation. Dans les années 1990, le processus Joxe, où le deuxième statut d’autonomie de l’île qui entérinait l’existence du « peuple corse », notion censurée par le Conseil constitutionnel, a été en partie façonné dans les loges. L’influence de la franc-maçonnerie a aussi pesé dans le processus de Matignon, au début des années 2000 avec Lionel Jospin puis Nicolas Sarkozy à la manœuvre. Ainsi, une réunion, à laquelle des membres du Front de libération nationale de la Corse (FLNC), interdit en raison de ses actions armées, avaient participé, avait failli faire capoter ce processus. La Corse est une terre où la franc-maçonnerie est fortement ancrée. Le Grand Orient y recense 500 membres répartis dans 14 loges sur un territoire qui compte entre 60 à 80 loges, toutes obédiences confondues, soit de 2 000 à 2 500 « frères et sœurs », selon Guillaume Trichard, actuel grand maître du Grand Orient de France. Mais ce rendez-vous manqué avec une loge réputée à gauche n’aurait sans doute pas été d’un grand soutien face à un Sénat majoritairement à droite et hostile au texte.