Les collectivités adaptent leur gouvernance pour mieux appréhender l'IA

Par Emmanuel Guimard
C'est avec prudence que les collectivités territoriales appréhendent l'intelligence artificielle. « Les initiatives sont encore parcellaires, chacun se débrouille un peu tout seul, teste des choses », confirme Ivan Lespagnol, directeur régional de la Banque des territoires dans les Pays de la Loire. Nantes métropole fut pionnière dans la définition d'une gouvernance et d'une méthode. Dès 2019, la collectivité a édicté une charte sur les données publiques, s'appuyant sur plusieurs principes cardinaux, dont la transparence, l'innovation et la collaboration. Sur cette base, elle a mis en place, en 2025, une « boussole » établie sur 7 critères et 180 questions. Cet outil assez contraignant est destiné aux porteurs du projet en interne, mais aussi aux prestataires interpellés, entre autres, sur l'empreinte environnementale de leurs offres.
Observer les usages
La décision finale revient à un comité d'élus qui n'a retenu que 8 projets à ce stade sur 30 propositions. Les solutions sélectionnées portent notamment sur la gestion de l'eau, sur la régulation de la fréquentation des musées ou sur une technologie de compte rendu de réunions. « Nous n'avons pas encore d'IA générative », précise Franky Trichet, vice-président chargé de l'innovation et du numérique, reconnaissant que cela peut favoriser le « shadow IA », c'est-à-dire une utilisation de solutions du marché, perméables par nature. Contrairement à des collectivités comme la région des Pays de la Loire, qui a d'emblée installé une plateforme, la métropole préfère observer les usages avant de choisir un système souverain. Quant à l'impact de l'IA sur les ressources humaines, Nantes Métropole prend aussi le temps de la réflexion, avec le lancement d'une thèse encadrée par le sociologue Yann Ferguson et le chercheur Marc Bidan, expert des organisations.
Double gouvernance
« L'IA est aussi un sujet que nous souhaitons porter dans un cadre public-privé », fait valoir Francky Trichet. « Beaucoup d'acteurs, notamment les petites entreprises, sont un peu 'désemparés', il est important de créer du commun et de bâtir de nouvelles coalitions. » Ces chartes sur les données s'observent également en Isère ou en Ille-et-Vilaine, où le département a fait le choix d'associer un comité de gouvernance du numérique (composé d'élus) à un comité d'experts extérieurs (French Tech, Shift Project, etc). Pour Nicolas Perrin, vice-président écologiste du département, l'IA sert d'abord à « améliorer la relation aux usagers et simplifier le travail des agents ». Au-delà de ces gains opérationnels, les algorithmes sont pour lui l'occasion de promouvoir des principes fondamentaux du numérique : souveraineté, frugalité et conservation du pouvoir de décision.
Ne pas tout numériser
« L'objectif n'est pas de tout numériser dans la relation avec les citoyens », nuance Nicolas Perrin. « Même si les agents doivent être armés face à des usagers qui utilisent l'IA générative avec des résultats parfois aléatoires. » La collectivité a privilégié une approche ascendante « du bas vers le haut » pour faire émerger les besoins réels du terrain. Pour autant, l'utilisation des solutions d'IA générative gratuites a été proscrite. Pour l'heure, les recherches sont cantonnées aux seuls outils de Microsoft. Actuellement, le département expérimente des solutions IA sur le traitement des dossiers liés au handicap ou à la gestion énergétique des bâtiments. « Nous misons sur des petites expérimentations pour valider des preuves de concepts », estime Nicolas Perrin. « Mais nous ne pouvons pas encore investir massivement dans des projets très structurants, car notre maturité en ingénierie numérique reste jeune et nous impose une montée en puissance progressive. »