Budget 2027 : le signal d'ouverture ambigu de Marine Le Pen

Par Anne Feitz
Censurera ? Censurera pas ? La position du Rassemblement national et de ses 122 députés sera déterminante pour l'adoption du budget pour 2027, qui représente un casse-tête pour le gouvernement - et un nouveau numéro d'équilibrisme politique pour le Premier ministre. Alors que l'ensemble des composantes de la gauche se dirigent tout droit vers la censure, Marine Le Pen a, elle, envoyé un message pour le moins ambigu lors des journées parlementaires du parti d'extrême droite, qui se sont tenues à huis clos le 12 septembre au Touquet (Pas-de-Calais).
Mieux vaut un « budget imparfait »
La cheffe du groupe RN à l'Assemblée nationale a ainsi déclaré qu'« un budget imparfait avant les élections est préférable à une loi spéciale, car nous pouvons le modifier immédiatement à notre arrivée au pouvoir avec une nouvelle majorité parlementaire ». Sébastien Lecornu a lui-même pris soin d'indiquer que le budget, en cette année particulière, serait « réversible ». Et il est vrai qu'en cas de loi spéciale, qui reconduirait les crédits de l'année précédente, le gouvernement issu de l'élection serait contraint de proposer une nouvelle copie au Parlement, avec des délais de plusieurs mois. Avec cette déclaration, le RN envoie un signal d'ouverture notable, alors qu'il a voté la censure des précédents budgets - provoquant notamment la chute du gouvernement Barnier. Marine Le Pen, donnée favorite au premier tour de la présidentielle de 2027, veut montrer qu'elle est responsable (l'Inspection générale des finances a chiffré le coût d'une loi spéciale à 15 milliards d'euros), et surtout ne pas se priver de marges de manoeuvre budgétaires si elle est effectivement élue. Pour l'exécutif, cette déclaration reste toutefois difficile à interpréter. Car l'élue du Pas-de-Calais a aussitôt exclu de donner « un blanc-seing » au gouvernement, posant à nouveau ses « lignes rouges ». « Nous n'accepterons aucune hausse d'impôt », ni « aucune injustice sociale contre la France du travail », a-t-elle poursuivi. VIDEO - Le vote du budget, comment ça marche ?
« Rapport de force subtil »
Elle a également posé comme « conditions politiques » à Sébastien Lecornu de ne pas engager de dépenses au-delà de 2027, citant la contribution de la France à l'Union européenne (dont le cadre financier pluriannuel est en cours de négociation) et la PPE 3 (programmation pluriannuelle de l'énergie, en cours de mise en oeuvre). Jusqu'où le RN acceptera-t-il l'« imperfection » ? La candidate du parti à la flamme, qui a dit samedi vouloir « engager un rapport de force subtil » sur le budget, sait aussi que les votes du RN seront scrutés à la loupe et susceptibles d'être utilisés pendant la campagne présidentielle. « In fine, elle fera ce que veut son électorat… », souffle un ministre. Soucieux de ne pas dévoiler les cartes du parti avant d'éventuelles discussions, ses lieutenants laissent planer le doute. Le gel des pensions de retraite, même partiel, ou la suppression de l'abattement fiscal de 10 %, envisagés par le gouvernement, ne seront pas acceptables, a indiqué lundi matin le député de la Somme Jean-Philippe Tanguy. Difficile en effet de justifier un recul sur le pouvoir d'achat des retraités, posé en totem par le RN depuis des années. Dimanche, à Hénin-Beaumont, un autre député laissait à l'inverse entendre que le RN pourrait ne pas censurer en cas d'effort demandé à certains retraités, s'il était compensé par un coup de pouce accordé par ailleurs. « Nous regarderons la copie globale : ce qui compte, c'est la situation à la fin du mois pour les gens. » Faire danser les uns et les autres ? « Nous sommes bien conscients qu'il y a un sujet 'loi spéciale', expliquait un cadre du parti d'extrême droite il y a quelques jours. Nous serons particulièrement attentifs à ce que les mesures votées puissent être facilement réversibles. On attend aussi de voir comment le gouvernement se saisira des sujets qu'on porte. » Et d'ajouter, en visant la gauche et en sous-entendant que le RN, lui, sera au pouvoir : « Ceux qui disent qu'ils censureront quoi qu'il arrive sont ceux qui savent qu'ils ne peuvent pas gagner. » Au sein du gouvernement, on reste dans l'expectative. « Le RN veut-il réellement entrer dans le débat ou faire danser les uns et les autres, comme d'habitude ? », glisse le ministre précité. « Evidemment, ce qui est arrivé à Michel Barnier peut aussi nous arriver… »