ENTRETIEN. Instaurer des éco-régions ? Le projet de Jean-Luc Mélenchon serait « inadapté » selon ce géographe breton
Le candidat des Insoumis à la Présidentielle de 2027, Jean-Luc Mélenchon, veut remplacer les régions actuelles par des « éco-régions » calquées sur les bassins versants, pour mieux répondre à la crise climatique. Le géographe breton Yves Lebahy, spécialiste de l’aménagement maritime et littoral, décrypte cette idée et soumet une contre-proposition.
Jean-Luc Mélenchon a annoncé, cet été, qu’une des premières décisions qu’il prendrait, s’il était élu, serait de remplacer les régions actuelles par des éco-régions calquées sur les bassins versants pour gérer la crise climatique. Qu’en pensez-vous ?
Ce concept d’éco-régions vient de la culture anglo-saxonne, et est apparu dans les années 1970. C’est une approche plutôt de biologiste, qui considère l’homme comme un facteur perturbateur d’un équilibre naturel. La tradition géographique française cherche au contraire à intégrer les sociétés humaines et leurs héritages dans l’analyse d’un territoire. Ce point me semble insuffisamment considéré dans la proposition. Dire que les fleuves détermineraient les paysages, la géologie et les formes d’installation humaine est une ineptie.
C’est une proposition très ancienne qui avait été avancée au XVIIIe siècle — Yves Lebahy, spécialiste de l’aménagement maritime et littoral
Ce découpage par bassins versants est-il vraiment une idée nouvelle ?
Pas du tout. C’est même une proposition très ancienne qui avait été avancée au XVIIIe siècle, lors des débats sur la réorganisation du royaume, où il était envisagé de fonder les limites administratives sur les grands systèmes hydrographiques plutôt que sur les provinces historiques. Ces projets n’avaient pas été retenus, notamment parce que les découpages finalement adoptés par la Révolution française ont privilégié d’autres critères, plus favorables à un pouvoir central fort.
Pourquoi, selon vous, ce découpage des régions ne permettrait pas de mieux gérer la crise écologique et environnementale ?
Si l’on regarde une carte des grands bassins hydrographiques français : Loire-Bretagne, Garonne, Seine, Rhône-Loire… Ce sont des espaces très vastes, difficiles à gérer de façon cohérente. Les quatorze régions actuelles sont déjà souvent jugées trop grandes. Des ensembles calqués sur les bassins versants le seraient plus encore. Le lien géographique ou culturel entre des territoires aussi différents que la Lozère et la Bretagne par exemple, simplement parce qu’ils partageraient un même grand bassin, mérite d’être interrogé.
Là où une goutte d’eau tombée en haut du bassin de la Vilaine mettait environ huit jours à atteindre la mer, elle en met trois aujourd’hui. — Yves Lebahy, spécialiste de l’aménagement maritime et littoral
Quelle échelle vous semblerait alors plus pertinente ?
Celle du « pays », au sens où l’entendait l’un des fondateurs de la géographie française, Paul Vidal de la Blache. C’est une échelle où l’on peut réellement croiser les usages environnementaux, économiques et sociaux d’un territoire. Ce retour à des échelles plus resserrées a déjà eu lieu dans l’histoire. Après le déclin de l’Empire romain, dont l’expansion avait fortement affecté les forêts du bassin méditerranéen, les sociétés se sont recentrées sur les communautés villageoises. C’est de cette époque que datent les premiers talus bocagers, conçus notamment pour retenir l’eau. En Bretagne par exemple, la disparition d’une partie des talus bocagers après-guerre a accéléré l’écoulement de l’eau vers la mer. Là où une goutte d’eau tombée en haut du bassin de la Vilaine mettait environ huit jours à atteindre la mer, elle en met trois aujourd’hui. Reconstituer ce maillage suppose surtout une mobilisation locale, plus qu’un redécoupage administratif à grande échelle.
La gestion de l’eau est au cœur du projet du candidat de la France insoumise. Pourquoi estimez-vous que seule une gestion intégrée permet de faire face à la crise climatique ?
Parce que la crise est grave et surtout très rapide. Nous sommes confrontés à des sécheresses, des inondations, des incendies et des tensions sur l’eau à un rythme auquel la société doit pouvoir s’adapter très rapidement. Un État très centralisé a-t-il cette capacité de réaction ? Je n’en suis pas convaincu. La crise climatique montre au contraire l’importance de donner davantage de responsabilités aux territoires. De plus en plus de partis, de gauche comme de droite, se rejoignent sur ce point. C’est aussi une question de démocratie. Être citoyen, c’est assumer une part de responsabilité. La transition écologique suppose que les citoyens redeviennent acteurs de leur territoire.