Les fêlures dans la vitrine de la stratégie de « dédiabolisation » du RN
Encore une vidéo dérangeante pour un parti qui espère conquérir le pouvoir. Le 8 septembre, la diffusion par le Midi libre des propos accablants d’un policier municipal de Carcassonne, qui a multiplié les saillies racistes, sexistes et complotistes dans l’habitacle de sa voiture en novembre 2025, a embarrassé le Rassemblement national (RN), qui a radié sans tarder l’intéressé, membre « bénévole » de son service d’ordre, et l’a exclu du parti. La rapidité d’exécution et la « fermeté » affichée en disent long sur l’importance de l’enjeu, à sept mois de l’élection présidentielle, alors que la favorite du scrutin, Marine Le Pen, fait sa rentrée politique dimanche 13 septembre, à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). L’affaire de Carcassonne complique un peu plus le début de campagne de la formation d’extrême droite, déjà parasitée par la polémique qu’a entraînée sa proposition d’interdire le voile dans l’espace public, puis par le voyage de son président Jordan Bardella à Londres, à la rencontre du chef du parti d’extrême droite et ardent défenseur du Brexit Nigel Farage. Elle s’inscrit dans le sillage des sorties racistes, antisémites ou complotistes des candidats du RN, recensées lors des deux derniers scrutins, législatif de 2024 et municipal de 2026. Le président du RN, Jordan Bardella, avait alors évoqué des « brebis galeuses », exclu certaines d’entre elles, et promis de mettre en place des procédures strictes afin d’éviter que de tels recrutements se reproduisent. Les responsables des fédérations sont invités à « faire le ménage » dans leurs rangs. Et les candidats aux fonctions électives se voient imposer une « formation », explique-t-on au RN. Il en va de la supposée « respectabilité » du parti que Marine Le Pen – qui a engagé le RN hérité de son père dans un lent processus de « dédiabolisation » – essaye d’afficher. C’est le seul moyen pour elle de tenter de rassembler au second tour de l’élection présidentielle, où elle a été jusqu’à présent systématiquement – et nettement – battue par ses adversaires. En 2024, les révélations sur certains candidats investis par le parti avaient « réactivé les ressorts anti-RN et favorisé une mobilisation contre lui », rappelle le directeur délégué d’Ipsos, Brice Teinturier. Selon lui, celles-ci nourrissaient aussi le procès en incompétence, qui avait nui à la formation d’extrême droite au lendemain de la dissolution de l’Assemblée nationale, en juin 2024. « C’est sur ces deux aspects, la xénophobie et l’incompétence, que Marine Le Pen a tout fait pour transformer l’image du parti, car elle sait que c’est son point faible », avance le sondeur, selon lequel l’attitude de certains élus RN, candidats, voire simples sympathisants, alimente un soupçon dans l’opinion : « Ont-ils vraiment changé ? » Luc Rouban ne dit pas autre chose. Selon le directeur de recherche au CNRS et au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), l’incident de Carcassonne donne le sentiment d’un « retour du refoulé ». « Il y a un côté compulsif au RN, à l’instar de Jean-Marie Le Pen qui ne pouvait pas s’empêcher, au détour d’un long discours, de dire quelque chose de choquant », observe-t-il. M. Rouban y voit un « syndrome d’autodestruction », qui pourrait miner la campagne du RN en le renvoyant au vieux Front national et à son fond xénophobe, raciste et antisémite. Au risque d’effrayer de nouveaux électeurs, dont il aura pourtant besoin pour accéder à l’Elysée. « Si le RN peut s’appuyer sur un électorat stable, il ne peut pas gagner en 2027 sans l’adhésion d’une partie des classes moyennes et supérieures », poursuit le chercheur.
Risque identifié
Les responsables du parti répètent que ces agissements proviennent de cas « isolés » qui sont toujours fermement condamnés. Jeudi, le maire RN de Perpignan, Louis Aliot, a même fait valoir qu’« il y avait des personnes racistes partout, dans tous les partis », contestant l’idée que le RN les attire davantage que d’autres. Mais au sein de l’état-major, d’autres reconnaissent, sous le couvert du off, que les propos du policier de Carcassonne « reflètent des opinions répandues dans le pays » qui trouvent naturellement des débouchés au RN, « dès lors que le parti est taxé par tous nos adversaires de parti facho », relativise-t-il. S’il est officiellement minimisé, ce risque est clairement identifié dans l’entourage de Marine Le Pen. Mezza voce, l’un de ses proches redoutait même, il y a plusieurs mois, de possibles débordements de la part de membres du RN ou de sympathisants en cas de victoire de Marine Le Pen en mai 2027 : « Certains, et nous serons d’une grande dureté face à cela, penseront qu’ils pourront tout se permettre, régler leurs comptes. » En disant cela, ce lieutenant de la candidate d’extrême droite donne a posteriori le point à ses adversaires. Jeudi 10 septembre, le candidat Renaissance, Gabriel Attal, a affirmé sur le réseau social X que l’affaire de Carcassonne donne à voir « à quoi ressemblerait une France dirigée par le RN ; la haine désinhibée et encouragée ». De son côté, l’ancien premier ministre Dominique de Villepin répète que le RN, s’il arrive au pouvoir, sera lui-même « débordé » par sa matrice idéologique. Le véritable risque pour Marine Le Pen réside précisément là, dans le doute ainsi instillé : derrière la façade d’une « normalisation » revendiquée, le RN a-t-il vraiment changé ?