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« Un petit gars du coin » au pays des francs-maçons : le mystérieux Dylan Bilheude, le Breton du procès Athanor

Le Télégramme · 12/09/2026 · ← revue

S’il ne s’était pas mis à pleuvoir, Jean Sauvat n’aurait jamais découvert le cadavre. Ce dimanche de septembre 2019, le retraité cherche des champignons dans le Bois de Gris, une forêt auvergnate entrelardée de sentiers qui se ressemblent tous. Surpris par une averse, il se replie vers sa voiture, coupant à travers les ronces. Soudain, au pied d’un résineux, il aperçoit quelque chose qui n’a rien d’une girolle : un crâne humain. Le sol autour est jonché d’ossements, de lambeaux de vêtements et de plastique noir. Jean, sous le choc, contacte les autorités. Sur place, le major de gendarmerie chargé de l’enquête constate deux choses. Petit un, le corps est là depuis longtemps : il n’y a plus un gramme de chair, les os ont été rongés et dispersés par les charognards. Petit deux, ce ne sont pas les restes d’un randonneur égaré. C’est une scène de crime. Avant que les renards ne s’en mêlent, le squelette reposait dans une tombe de 60 cm de profondeur, dissimulée par des branches coupées, à une centaine de mètres de la départementale. Celui qui l’a traîné là voulait que personne ne le trouve.

Il faut à présent donner un nom à cette dépouille. La Section de recherches de Clermont-Ferrand va finalement réussir à lui délier la langue - ou plutôt la mâchoire, dont un fragment recèle un peu d’ADN. Il est passé à la moulinette du Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG). Bingo, une identité ressort. Nom : Laurent Pasquali. Âge : 43 ans. Résidence : Levallois-Perret (92). Si le profil génétique a « matché », c’est parce que sa mère a fait enregistrer son propre ADN, au cas où, quand elle a signalé la disparition de son fils en 2018. Elle l’adorait, son gamin, ce beau gosse au visage poupin percé d’un regard bleu canaille. Fondu de bagnoles, il en avait fait son job : pilote de rallye. Mais les circuits coûtent cher. Perpétuellement en quête de sponsors, Pasquali collectionnait moins les médailles que les débiteurs. Comment s’est-il retrouvé enterré à 500 km de chez lui ? La question va tourmenter les enquêteurs pendant un an et demi. Jusqu’à ce qu’un rebondissement donne à cette découverte une ampleur inattendue.

Au cœur de l’affaire Athanor, une PME du crime

En janvier 2021, bien loin de l’Auvergne, dans les bureaux de la brigade criminelle de Paris, Frédéric Vaglio réclame un verre. Il a la gorge sèche. Ce dirigeant de sociétés de sécurité privée est auditionné depuis plusieurs heures dans le cadre de ce qu’on appellera bientôt « l’affaire Athanor ». Athanor, c’est le nom de la loge maçonnique à laquelle appartient Vaglio. C’est là qu’il a rencontré un de ses « frères », Daniel Beaulieu, un flic retraité de la DCRI. Les deux hommes décident d’associer leurs compétences dans une PME d’un genre… particulier. Le genre criminel. Tabassages, espionnage industriel, vols - le duo propose ses « prestations » de gros bras à qui peut se les payer. En bon patron, Vaglio s’occupe d’adresser des devis, des relances et fait même des déductions de TVA. Le sinistre business rapporte quelque 210 000 € en huit ans. Il aurait pu continuer si deux exécutants d’Athanor n’avaient pas été pincés en flagrant délit, au cours de l’été 2020.

Nous voilà six mois plus tard. Vaglio termine son verre d’eau dûment servi par un enquêteur de la crim’. Il lui révèle encore une chose : avant son démantèlement, l’officine a été jusqu’à concrétiser un assassinat. La cible, il s’en souvient bien. Elle portait « un nom corse, Pasquali ». Un contrat de recouvrement de dette a viré à l’exécution sommaire. Qui a appuyé sur la détente ? C’est là que ça se complique.

Pour accomplir leurs basses besognes, Vaglio et Beaulieu ont recruté des hommes naïfs et en mal d’action, à qui ils ont fait croire qu’ils agissaient en sous-main pour… les services secrets français. Celui qui a échafaudé l’opération « 911 » (nom de code de Pasquali) est un sous-fifre de Beaulieu, appelé Sébastien Leroy. Entendu dans le bureau de la juge d’instruction, ce jeune agent de sécurité auvergnat découvre qu’il a été manipulé. Le trentenaire s’empresse de clarifier son rôle : « J’étais présent mais ce n’est pas moi qui ai abattu M. Pasquali. » Alors, qui ? Il balance un nom. Celui de son ami d’enfance, son « petit frère ». Un employé dans la sécurité comme lui, qui aurait été son complice dans plusieurs missions Athanor. Un Breton né à Rennes. Dylan Bilheude. Le personnage est déjà connu des enquêteurs. Lors d’un parloir, au début de l’affaire, Sébastien avait transmis à sa compagne une troublante consigne écrite : « Parler le moins possible de Dylan - très important. »

Une balle de Glock 19 au thorax de la victime

Face à la juge d’instruction, Sébastien a visiblement changé d’avis. Selon sa version, Dylan et lui ont tendu une embuscade au pilote dans un parking à Levallois-Perret. Dylan lui a tiré une balle de Glock 19 au thorax. Ensuite, les deux copains ont chargé son corps dans une Clio volée et roulé 500 km pour l’enterrer au Bois de Gris, près du domicile des parents de Sébastien, à qui ils ont discrètement emprunté les outils nécessaires. Le surlendemain, Sébastien est revenu à Levallois et a cambriolé l’appartement de la victime. Il a emporté une enceinte sans fil Bose, qu’il a offerte à son ami breton, en souvenir.

Dylan est donc mis en examen dans la foulée de l’audition de Sébastien. Chez lui, la police a trouvé des armes et des munitions de chasse (déclarées) mais surtout la fameuse enceinte. En larmes, le jeune homme de 27 ans jure qu’il n’est jamais allé à Levallois et qu’il ignorait les activités illégales de son ami. Lors de leur confrontation dans le cabinet de la magistrate instructrice, il affirme : « Si j’avais su que [l’enceinte] appartenait à une personne qu’il avait tuée, je ne l’aurais jamais acceptée. » C’est parole contre parole. Dylan est-il un apprenti-espion qui a viré sicaire du jour au lendemain ? Ou bien un lampiste balancé par son ami pour des raisons obscures, tel le comte de Monte-Cristo ? Ces deux réalités contradictoires vont s’affronter jusqu’à l’issue du procès. En jeu, rien de moins que la prison à vie. Une chose est sûre, rien ne prédisposait Dylan à se retrouver au cœur d’un des plus gros procès d’assises des années 2020.

L’enfance de Dylan Bilheude marquée par un traumatisme

L’accusé a vu le jour en 1993, à Rennes, au sein d’une famille aimante. Il a passé son enfance à Châteaubourg, un ancien relais de diligence à 20 km de la capitale bretonne, plus connu pour sa production d’engrais et ses expos d’art contemporain que pour ses faits divers.

Le père de Dylan est artisan couvreur. Les enfants grandissent la bride sur le cou, incités à faire leurs propres expériences. Ils passent leurs vacances à Arzon, au bord du golfe du Morbihan. Cette existence tranquille va bientôt connaître un traumatisme. Quand Dylan a 6 ans, son père tombe d’un toit. Fracture du bassin. Une seconde chute le met définitivement au chômage. Les séquelles l’empêchent de rester longtemps assis ou de se déplacer en voiture. Heureusement, la famille possède une bonne assurance et un patrimoine qui la mettent à l’abri du besoin. Gamin des champs, Dylan ne tient pas en place. Dès qu’il peut, il enfourche son vélo pour aller pêcher, une passion transmise par son paternel. Il chérit ces moments en tête à tête avec cet homme qu’il admire par-dessus tout. Le garçon l’ignore, mais son destin est scellé à l’âge de 9 ans, quand il s’inscrit au club local de Viêt Vô Dao (un art martial vietnamien appelé aussi Vovinam). Il fait la connaissance de Sébastien Leroy sur les tatamis, vers 16 ans. Charismatique, l’Auvergnat fascine le Breton par sa culture, son intelligence et sa maîtrise des arts martiaux.

Embauché sur des filatures par le principal accusé

En difficulté dans les matières générales, Dylan quitte le collège de Châteaubourg pour une filière agricole au lycée de Saint-Aubin-du-Cormier (35). Il va souvent dans le Puy-de-Dôme, dans la famille de Sébastien qui devient un peu la sienne. Micro-casque sur la tête et fusil en bandoulière, les deux jeunes traquent, tels des commandos, les renards qui dépeuplent le poulailler du père Leroy. Ils rêvent d’exercer un métier d’action. La police pour Sébastien, l’armée pour Dylan. Las : les deux sont recalés. Par dépit, ils se rabattent sur la protection privée. À 22 ans, Dylan s’inscrit à une formation dans un centre de Cesson-Sévigné. En 2016, les deux amis s’installent en coloc à Paris. Au cours des années suivantes, on les retrouvera à veiller sur des boutiques de luxe, sécuriser des villas « bling-bling » ou escorter des VIP. Dylan goûte même au frisson du détective lorsque Sébastien l’embauche sur des filatures pour le compte de conjoints jaloux.

Quand Dylan ne trouve pas de contrat, il travaille dans la pisciculture ou comme vendeur d’articles de pêche à La Mézière. Ça ne déplaît pas trop à ce détenteur d’un BEP aquacole. La pêche n’est pas son hobby, mais son mode de vie. Médiocre en français, il lit parfaitement les remous dans l’eau. Peu enclin à exprimer ses émotions, il n’a aucun mal à « parler aux poissons », comme le répète son père avec fierté. « Dylan Bilheude ne donne pas accès à ses ressentis plus intimes », confirme l’enquête de personnalité. « L’eau lui apporte une certaine forme de ressourcement et d’apaisement, ce qui pourrait nous questionner sur ce qui l’agite ou le préoccupe intérieurement. »

« Un risque suicidaire »

Car il y a bien des choses qui tarabustent Dylan sous sa surface placide. En 2018, année de la mort de Laurent Pasquali, il est chargé de surveiller le site d’enfouissement de déchets radioactifs de Bure, dans la Meuse. Une vaste poubelle radioactive au milieu de champs d’orge et de bosquets, cible régulière des militants antinucléaires. Le salaire est bon, mais il ne pense qu’à rentrer en Bretagne, à se payer un bateau à Arzon pour taquiner la dorade. Il a déjà acheté un appartement sur le port – ses parents ont avancé 50 000 €. Mais Dylan déprime. Il s’est séparé de sa copine, étudiante en droit en Bretagne, qu’il voyait peu à cause de son job. Il se met alors à « faire le con », selon ses propres termes. En 2019, il pose des balises GPS sur la voiture de son ex et de son entourage, une manière de les suivre à la trace. Les victimes portent plainte. Devant le tribunal correctionnel de Rennes, Dylan avance un « instinct protecteur abusif ». Il écope de quatre mois avec sursis. Le jeune homme croit peut-être avoir échappé à la prison de justesse. Il se trompe.

Nous sommes en janvier 2021. Deux mois après cette première condamnation, Sébastien va l’incriminer dans le dossier Athanor. Le 5 mars, Dylan est placé en détention provisoire en attendant son procès. Il passera deux ans derrière les barreaux avant de bénéficier d’un contrôle judiciaire définitif. Le monde carcéral est d’une violence dont il ignore tout. La conseillère pénitentiaire d’insertion note « un risque suicidaire » et la « colère » du détenu vis-à-vis d’un enfermement qu’il estime « très injuste ». Le rapport d’expertise psychiatrique le décrit comme un sujet d’une intelligence normale, sans antécédent et dont les capacités de jugement « ne sont pas déficientes ». Face à cette épreuve, la famille Bilheude est anéantie, mais solidaire. Sa mère, avec qui il entretient une relation fusionnelle, lui rend visite tous les mois. Son père, incapable de se déplacer, l’appelle au téléphone. L’argent envoyé par ses parents aide aussi son codétenu à cantiner. Reconnaissant, ce dernier lui prêtera un hébergement à Paris lors du procès. En attendant, Dylan tourne en rond dans sa cellule. Il joue aux échecs, démarre une formation sur l’énergie solaire et gagne en muscle. Lui qui lisait peu se découvre une passion pour la saga Harry Potter.

Aucun alibi présenté lors du procès Athanor

Quand s’ouvre le procès Athanor, en 2026, Dylan dénote parmi les 22 accusés, un aréopage d’entrepreneurs, de militaires, de francs-maçons et de troisièmes couteaux des services secrets, tous mouillés à différents niveaux de responsabilité dans l’engrenage. Tempes rasées, collier de barbe, le Breton est perpétuellement habillé en blanc. Il suit les débats d’un air détaché, semblable à un communiant perdu sur le chemin de la messe. Quand la présidente l’interroge, il répète : « Je ne sais pas », « je n’étais pas là ».

Dans le box vitré des accusés, Sébastien évite le regard de son ancien ami, dont il semble être le reflet déformé, frêle, chauve et résigné.

Qui a tué Pasquali ? Les avocats de Dylan affirment que Leroy veut lui faire « porter le chapeau ». Pour preuve, ils diffusent une phrase de Sébastien qui évoque son ami, captée lors d’un parloir : « Ce que j’aimerais, c’est qu’ils lui mettent tout sur le dos. » Pas d’image, pas d’ADN, pas de douille qui pourraient incriminer leur client, une « personne ordinaire » sans le « début d’un mobile ». Sébastien ne chercherait qu’à diluer sa responsabilité pour bénéficier « du statut de repenti » ou se venger. Car Dylan a entretenu une relation secrète avec sa sœur. Sébastien ? « Ce mec me dégoûte », confie le Breton au Mensuel de Rennes entre deux audiences. « Ça fait cinq ans que je dois supporter ses mensonges. »

La défense de Dylan achoppe toutefois sur l’absence d’alibi. Son compte BlaBlaCar atteste qu’il s’est rendu à Paris au moment de plusieurs crimes et délits relatifs au dossier Athanor. À chaque fois, il dormait chez Sébastien. C’était le cas trois jours avant le meurtre de Laurent Pasquali. Il est reparti à Rennes le surlendemain. « Je venais juste changer d’air », explique-t-il. Quand les parents de son ami affirment avoir vu le duo faire une halte à la maison le soir où le corps a été enterré, il met en doute leur crédibilité : « Ils protègent leur fils. »

Pas encore tiré d’affaire

Le 17 juillet 2026, au terme d’un procès-fleuve (600 heures de débats), Dylan est acquitté au bénéfice du doute, alors que le parquet réclamait contre lui 20 ans de prison. Sébastien est condamné à 27 ans de réclusion, et les donneurs d’ordre Beaulieu et Vaglio, à 30 et 25 ans. Victoire amère pour les proches de Laurent Pasquali, qui n’auront jamais de certitude quant aux circonstances exactes de son décès.

Dans la ville de Châteaubourg, où d’ordinaire les nouvelles vont vite, peu de commerçants ont entendu parler de l’affaire Athanor. Et encore moins qu’un de leurs concitoyens y est mêlé. En revanche, beaucoup ont côtoyé les Bilheude, des « gens sans histoire ». À la crêperie Chez Suzette, en bord de Vilaine, on se souvient de Dylan gamin, « un peu solitaire, pas intégré ». Au restaurant Ar Milin, un vieux moulin à eau où les Bilheude déjeunent parfois, se prépare un spectacle sur le thème du comte de Monte-Cristo. À l’instar du héros dumasien, Dylan nourrit-il des velléités de revanche ? Il aimerait attaquer en justice tous les journalistes qui ont sali son nom en relayant le témoignage de Sébastien.

Sa mère, qu’on croise au portail de la belle maison familiale, rassure : « Il veut tourner la page. » Un employeur du BTP lui a signé une promesse d’embauche. Ses copains de l’équipe de foot comptent sur lui pour la saison qui démarre. Dylan sera d’autant plus occupé que sa nouvelle compagne attend un bébé pour septembre. Mais le spectre d’Athanor n’a pas fini de le hanter. Le 27 juillet, le parquet général a fait appel de son acquittement. Un second procès va s’ouvrir, remake du précédent. Un nouveau face-à-face avec Sébastien en perspective. Mme Bilheude n’en démord pas : « Mon fils n’a rien fait. On ne tue quand même pas quelqu’un pour les beaux yeux d’un copain. »