Joggeur mort, cadavres de sangliers, échouages… Comment cet estuaire breton est devenu l’épicentre des marées vertes ?
Il y a dix ans jour pour jour, le 8 septembre 2016, le corps de Jean-René Auffray était retrouvé sans vie de la vase jusqu’à la taille, au lieu-dit Crémur, à Pont-Rolland, là où la rivière le Gouessant se jette dans la mer , écrivait-on dans nos colonnes à l’époque. Ce serait en allant secourir son chien embourbé qu’il se serait envasé jusqu’à la ceinture. N’ayant pas réussi à s’extraire, il se serait épuisé jusqu’à la mort , indiquaient alors les gendarmes. La nécessité de faire une autopsie est alors écartée par le procureur. Les enquêteurs n’ont pas remarqué de traces suspectes. Il n’y a pas d’obstacle médico-légal à l’inhumation. La défaillance respiratoire a provoqué un arrêt cardiaque , indiquait alors le parquet de Saint-Brieuc, pour qui la présence d’algues vertes n’a pas été constatée .
Trente-six sangliers en un mois
Cinq ans auparavant, l’estuaire du Gouessant, frontière naturelle entre Hillion et Morieux, avait déjà été le cimetière de 36 sangliers. C’est à proximité de cet endroit que des cadavres sont retrouvés en juillet 2011. D’abord deux, puis huit au début du mois de juillet, sur une plage de Morieux, fermée depuis quelques semaines, touchée par des arrivées massives d’algues vertes », pouvait-on lire dans nos colonnes. Et vingt autres… Bientôt 36 en un mois. Le maire de Morieux de l’époque invite à ne pas faire d’amalgame avec les algues vertes », tandis que les associations environnementales, Sauvegarde du Penthièvre et Sauvegarde du Trégor en tête, se rendent sur place pour mesurer des taux élevés d’hydrogène sulfuré (gaz mortel émanant de la décomposition des algues) et finissent par porter plainte.
L’épicentre des marées vertes
En quelques années, la baie de Saint-Brieuc est devenue l’épicentre des marées vertes, détrônant ainsi la Lieue-de-Grève, près de Lannion, là où le phénomène a été massivement observé dès les années 1970. Pourtant, il est question des algues vertes dans l’estuaire du Gouessant dès les années 1990. Depuis quelques semaines, le fond de la baie de Saint-Brieuc ressemble à une immense prairie, mais elle n’en a pas les odeurs, écrivait-on dans notre édition papier le 30 juin 1992. Le fléau algue verte prolifère sur toutes les plages de l’agglomération. Les communes sont désemparées. […] Le pire est en fond de baie. À Hillion, Langueux, Saint-Brieuc, Plérin. À la grève de la Grandville à Hillion, l’algue verte forme des couches de boue verdâtre de 35 à 40 cm d’épaisseur. Les odeurs de putréfaction soulèvent le cœur. En 2002, sur cette même plage, André Ollivro, président de Halte aux marées vertes annonce que son association va attaquer l’État en justice pour pollution entraînant la prolifération d’algues vertes. Deux sites se distinguent particulièrement parmi les 70 recensés en Bretagne, relate-t-on à l’époque : Hillion-Morieux et Saint-Michel-en-Grève. En 1999, pas moins de 9 850 tonnes de cette indésirable salade ont été ramassées à Hillion-Morieux. Pour les associations de protection de l’environnement, qui s’appuient sur de nombreuses études, l’origine de la prolifération vient essentiellement des excédents de nitrates d’origine agricole .
Les défaillances de l’État pointées
Retour vers le futur, en 2016. Après débats et polémiques, il faut attendre le mois de décembre, après exhumation et autopsie du corps de Jean-René Auffray, pour que le parquet accrédite la thèse d’une mort liée aux algues vertes. Même si les causes de la mort de Jean-René Auffray ne peuvent être clairement déterminées , commence le parquet de Saint-Brieuc, il retient que les médecins légistes n’ont pas formellement exclu un trouble du rythme cardiaque, ni un décès d’origine toxique . Avant de concéder que les analyses des vases et les mesures d’émanation de gaz ont révélé la présence d’hydrogène sulfuré à des concentrations significatives et variables suivant la profondeur . En 2017, le procureur de la République de Saint-Brieuc décide de classer sans suite l’enquête préliminaire. Mais l’affaire n’en reste pas là. Deux ans plus tard, la veuve de Jean-René Auffray et ses enfants demandent une réparation financière. Nous avons adressé, début mai, une réclamation au préfet, au président de la communauté d’agglomération de Saint-Brieuc et au maire d’Hillion , précise, au moment des faits, l’avocat François Lafforgue. Lui et la famille pointent les défaillances de l’État dans sa gestion des algues vertes, qui perdurent depuis quarante ans et le manque d’information au public de la dangerosité de la situation dans l’estuaire du Gouessant. L’information avait été diffusée deux jours après ». Ils déplorent aussi l’autopsie réalisée trop tardivement ».
Une reconnaissance officielle par la justice
Ils reprochent aussi à Saint-Brieuc agglomération des carences dans la collecte des algues vertes en putréfaction. Elle n’a pas été suffisante. Et à l’encontre de la commune d’Hillion, qui n’a pas pris les mesures de restrictions d’accès du public dans une vasière à risques ». En 2021, la Cour des comptes s’était déjà penchée sur les carences de l’action publique dans la lutte contre les algues vertes. Le rapport comprend un zoom sur chacune des huit baies concernées par le plan algues vertes. Celle de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) est ainsi la baie bretonne la plus touchée en termes d’échouage, avec une moyenne de 629 hectares par an. Elle concentre 56,5 % de la surface totale d’échouage des huit baies algues vertes et 48,5 % de la surface d’échouage bretonne. Ce n’est finalement qu’en 2025 que la justice donne raison à la famille de Jean-René Auffray. Mardi 24 juin, la cour administrative d’appel de Nantes a tranché : l’État est reconnu responsable à 60 % de la mort du jogger. La justice reconnaît officiellement qu’un homme est mort à cause de l’inhalation de gaz sulfuré causé par les ulves. C’est une première. Un an plus tard, mardi 16 juin 2026, l’État est à nouveau condamné. Cette fois, le tribunal de la cour administrative d’appel de Nantes, saisi par l’association Sauvegarde du Trégor-Goëlo-Penthièvre, reconnaît la responsabilité de la préfecture des Côtes-d’Armor dans le préjudice écologique induit par les dépôts d’algues vertes dans la baie. Par cet arrêt, les juges confirment une nouvelle fois l’impact des dépôts sur la biodiversité, en s’appuyant sur une vaste documentation scientifique (CNRS, INRA, IRSTEA, Ifremer) et rappellent que les algues entraînent une cascade de réactions en chaîne […] au point de faire disparaître la quasi-totalité de la biodiversité émergée, tant faunistique que floristique .
Passe d’armes entre association et préfecture
Une décision « célébrée », deux jours plus tard, par les associations Sauvegarde du Trégor-Goëlo-Penthièvre, Défense des victimes des marées vertes, Force 5 et AE2D. Symboliquement, elles ont tenu à enterrer la biodiversité devant la vasière de l’estuaire du Gouessant, à Hillion, en y plantant une croix blanche en bois. Nous sommes devant le spot de la mort pour la biodiversité , commentait alors Yves-Marie Le Lay, président de Sauvegarde du Trégor-Goëlo-Penthièvre. Une manifestation qui n’a pas été du goût du préfet, qui, dans un courrier, rappelle à l’ordre les militants. Il leur reproche leur d’avoir enfreint la réglementation de la réserve naturelle », en y circulant sans autorisation et en creusant dans la vase, mais également la diffusion d’images montrant la réserve dans la presse et sur les réseaux sociaux, là aussi sans autorisation préfectorale. Un ramassage des algues avant l’échouage ? Dernièrement, cinq ans après son premier rapport, la Cour des comptes, par l’intermédiaire de la chambre régionale des comptes, a publié, vendredi 10 juillet 2026, un nouveau bilan des politiques publiques menées sur la prolifération des algues vertes. C’est dans ce cadre que la Première présidente de la Cour des comptes, Amélie de Montchalin, ainsi que Cécile Daussin-Charpantier, présidente de la Chambre régionale des comptes (CRC) de Bretagne, sont venues en visite à Lamballe-Armor, vendredi 4 septembre 2026. Depuis 2021, nous constatons que les actions sont réelles, mais que les résultats concrets sont fragiles , détaille Cécile Daussin-Charpantier qui pointe une politique foncière agricole […] qui n’est pas encore à la hauteur des enjeux. La solution du ramassage dans le rideau d’eau , qui consiste à capturer les algues vertes en faible profondeur ou dans les vagues avant qu’elles ne s’échouent, a été évoquée par Stéphane de Sallier-Dupin, maire de Lamballe-Armor. Restauration des zones humides, suivi strict de la fertilisation des sols, mesures de l’azote après les cultures sont d’autres mesures envisagées… Pour que dans cet estuaire, les algues ne tuent plus.