Présidentielle 2027 : les trois France

Par Dominique Moïsi (géopolitologue, conseiller spécial de l’Institut Montaigne.) Dans son ouvrage séminal « Les Droites en France », René Rémond distinguait trois courants de pensée : légitimiste, orléaniste, bonapartiste. Y aurait-il aujourd'hui « trois France » : la première prônant la révolution, la seconde l'exclusion et la troisième la raison ? Cette dernière (où se retrouverait sans doute une majorité de Français) étant celle qui souffre le plus d'un manque d'incarnation, sinon d'imagination. La France révolutionnaire de LFI ne se situe pas dans l'héritage de 1789, mais dans celui de 1793. Le parti de Jean-Luc Mélenchon fait légitimement peur. Il évoque trop, dans sa radicalité, les années de la Terreur : celles de Robespierre, de Marat et de Fouquier-Tinville. A l'aune de son programme et de la personnalité de ses dirigeants, on peut comprendre que le parti LFI soit perçu comme le plus dangereux. Mais tous les sondages le montrent, ses chances d'arriver au pouvoir (au moins par des voies légales) sont quasi inexistantes. Un second tour Mélenchon-Le Pen donnerait 33 % au premier, 67 % à la seconde. Tous ceux qui se résignent déjà à voter pour Marine Le Pen n'entendent-ils pas se donner bonne conscience, en surestimant les risques d'une victoire de l'extrême gauche et en sous-estimant les coûts d'une victoire de l'extrême droite ? Et ce tant pour la France que pour l'Europe dans son ensemble ?
Colère populaire
Le parti de Marine Le Pen a pu mettre de l'eau dans son vin antieuropéen et tout faire pour dépasser l'antisémitisme de ses origines ; il n'en demeure pas moins le parti de l'exclusion. On peut, avec un minimum de bon sens historique, penser que dans son désir « de laver plus blanc », pour emprunter la formule d'une grande marque de lessive, le RN ne se limitera pas aux seuls « musulmans » dans sa volonté de rendre la France aux Français. Reste le parti de la raison, celui qui à l'heure de Trump et Poutine paraît plus nécessaire que jamais. C'est peu de dire qu'il « n'excite » pas les électeurs. Aucun candidat ne fait rêver et, ce qui est plus grave, aucun ne rassure vraiment. Ceux qui ont les qualités pour être un bon président (présidente ?) sont des candidats improbables et vice versa. Comment résister de toutes ses forces à la tentation de certains (toujours plus nombreux) de renverser la table et de tout casser, si l'on n'a pas la moindre once d'enthousiasme pour le candidat de la raison ? Autrement dit : comment se montrer passionnément modéré, si l'on est à ce point modérément passionné par tel ou tel candidat (candidate) ? Comment continuer à privilégier la géographie des valeurs et non la valeur de la géographie si le programme qui nous est proposé n'est que purement défensif ? Quelle ironie de voir un parti comme le RN, qui joue plus que d'autres la carte du nationalisme, devenir de facto l'instrument privilégié d'un parti de l'étranger. Le candidat de la raison qui pourra l'emporter est celui (ou celle) qui saura prendre la mesure de la colère, sinon du désespoir, d'une partie grandissante des Français. Et qui, par le pouvoir de sa personne et la clarté de sa pédagogie, saura faire la démonstration qu'il existe d'autres solutions à celles simplistes, sinon caricaturales même, suggérées dans des domaines divers, tant par l'extrême droite que par l'extrême gauche. La force des populistes est de savoir déceler et amplifier le ressenti des dysfonctionnements de l'Etat et de ceux qui l'incarnent. Ils sont aidés en cela par des acteurs étrangers, principalement la Russie, qui entend par ses ingérences diviser et ainsi affaiblir les pays européens. Quelle ironie de voir un parti comme le RN, qui joue plus que d'autres la carte du nationalisme, devenir de facto l'instrument privilégié d'un parti de l'étranger. Dans la hiérarchie des menaces, celle de l'Islam politique paraît à certains plus concrète, plus immédiate, bref, plus dangereuse que la menace russe. Comment faire avec clarté et pédagogie la démonstration qu'il s'agit d'une erreur ? Ce n'est pas le « grand remplacement » qui menace la France et l'Europe, c'est le « grand découragement ». « Indignez-vous » écrivait en 2010, dans un court essai qui eut un grand succès, Stéphane Hessel. « Résistez », c'est la priorité d'aujourd'hui. Face à la double menace du parti de la révolution et de celui de l'exclusion, la raison impose de résister tant à la colère qu'à la résignation. « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux », écrivait Alfred de Musset. Il n'en va pas de même des votes. Les plus désespérés sont les plus dangereux. Dominique Moïsi est géopolitologue.