Présidentielle 2027 : tous gaullistes ? Quel cinéma !

Par Hervé Gattegno (Directeur de la rédaction de Radio Classique et chroniqueur aux "Echos") Avec la canicule, l'autre phénomène de cet été restera le triomphe des films « La Bataille de Gaulle ». On a d'ailleurs pu penser, un temps, que les deux événements étaient liés, la touffeur précipitant dans les salles des citadins en quête de fraîcheur autant que de spectacle. L'hypothèse était hasardeuse - la preuve : les températures ont baissé, l'enthousiasme a continué à monter. Au-delà des qualités de l'oeuvre, tant de sourires, de louanges et d'applaudissements répétés à la fin des séances témoignent bien d'une ferveur étrangère aux aléas climatiques. Si déjà plus de 5 millions de spectateurs ont vu, aimé et célébré le diptyque d'Antonin Baudry, c'est surtout parce qu'il permet aux Français de (re)découvrir et de s'approprier une histoire porteuse de panache, de noblesse et de fierté. Il offre ainsi une occasion de rompre avec le masochisme hexagonal et le défaitisme ambiant. Faut-il s'en réjouir ou s'en méfier ? Les deux, mon Général. « Ce qui donne sa légitimité au de Gaulle des années 1960, c'est celui de la guerre, et peut-être que les spectateurs découvrent qu'ils le connaissaient mal », explique (à « Franc-Tireur » le 19 août) Julian Jackson, l'historien anglais dont le livre a inspiré le film. Il est vrai qu'avec le temps, le soldat a disparu derrière le politique ; dans la mémoire collective, le fondateur de la Ve République a supplanté l'homme du 18-Juin. De l'ancien président, qui abandonna le pouvoir après onze ans à l'Elysée et un référendum perdu, on a oublié qu'il fut d'abord un héros. La force du film - son intérêt, aussi - est de raviver le mythe en remontant à sa source. Il rappelle que le fondement du gaullisme fut le refus de la capitulation, morale, militaire et politique.
L'envie d'y croire
Dans la première scène, devant un soldat affolé qui lui annonce la débandade, le jeune de Gaulle réplique, bravache : « Ai-je l'air de débander ? » Citation apocryphe, bien sûr, mais qui annonce la couleur : avec l'orgueil comme fortifiant, la France ne baissera ni les armes, ni le reste. Les circonstances ont changé, le message demeure. Le public ne s'y trompe pas : il a encore envie d'y croire. La prophétie de Malraux semble même se réaliser sous nos yeux : à la sortie des salles, tout le monde est, a été ou semble en passe de devenir gaulliste. L'élection présidentielle approchant, les dirigeants politiques rivalisent d'éloges et s'inventent des filiations. Bruno Retailleau se réjouit d'un « besoin de patriotisme » dont il s'imagine l'incarnation. Raphaël Glucksmann souligne « la solitude absolue » du Général, comme pour conjurer la sienne. Jean-Luc Mélenchon, qui s'est toujours fait une certaine idée de lui-même, proclame : « Nous parlons des relations de la France avec le monde de la même manière que le général de Gaulle » (notez que, dans un élan mimétique, il s'exprime à la troisième personne…) Quant au RN, légataire d'un parti dont le ressort principal n'a cessé d'être l'antigaullisme (qu'il soit issu de la Collaboration, de l'Algérie française, de l'intégrisme catholique ou de l'extrême droite identitaire), il n'est plus rare de voir ses dirigeants arborer la croix de Lorraine à la boutonnière. Pour figurer sur l'une des listes sénatoriales du parti de Marine Le Pen, une arrière-petite-nièce du grand Charles a même repris son nom de jeune fille… Gaullisme de circonstance ou gaullisme de pacotille ? Les deux, mon général. Si de Gaulle est à tout le monde, tout le monde n'est pas de Gaulle. Qui imagine le général de Gaulle faire des politesses à Poutine, des courbettes devant Ursula von der Leyen ou les cent pas au bas de la Trump Tower ? Au fil des deux épisodes de la saga, ce qui a forgé la doctrine de de Gaulle et posé les bases de son action politique ultérieure apparaît avec clarté. Le courage : c'est l'histoire d'un officier supérieur qui risque sa carrière et sa vie pour son pays. Le caractère : même seul face au vent de l'histoire, il ne varie ni ne renonce. La vision : c'est parce qu'il sait où il veut aller que de Gaulle peut conduire la France vers son destin. Et, par-dessus tout, l'obsession de l'indépendance nationale, non négociable, pas plus avec ses alliés qu'avec ses ennemis. Après avoir assisté, à l'écran, à son bras de fer avec Churchill et Roosevelt, qui imagine le général de Gaulle faire des politesses à Poutine, des courbettes devant Ursula von der Leyen ou les cent pas au bas de la Trump Tower ? Grandeur et souveraineté : c'est au service de ces impératifs, et porté par son tempérament, que le chef de la France libre, devenu le chef de la France tout court, a fixé et tenu son cap. De Gaulle était l'homme du redressement, jamais celui du renoncement ; le champion du rayonnement de la France, non du repli sur soi. Il ne cherchait pas à flatter des minorités mais à rassembler une majorité. Ceux qui se posent en héritiers s'en souviennent-ils seulement ? Dès son retour au pouvoir, en 1958, sa priorité fut de doter le pays d'institutions solides pour faciliter sa reconstruction - d'où l'avènement du régime que l'on sait, fondé sur la primauté de l'exécutif, qui n'a pas que des vertus. VIDEO - Comment les candidats de la présidentielle financent-ils leurs campagnes ? S'est ensuivi un plan de rétablissement vigoureux des finances publiques. Conçu par l'économiste Jacques Rueff et mis en oeuvre par le ministre Antoine Pinay, il permit de réduire massivement le déficit et de remettre l'économie française sur la bonne voie. Comment ? En comprimant d'autorité les dépenses des ministères, en augmentant les impôts (ceux des entreprises comme ceux des ménages) et en majorant les tarifs des services publics. « Sans cet effort et ces sacrifices, clamait alors le Général, nous resterions un pays à la traîne, oscillant entre le drame et la médiocrité… » Parions que, s'il pouvait revenir, c'est encore ce qu'il professerait face au délitement qui menace. Mais on ne fait pas parler les morts - sauf au cinéma. D'où cette suggestion à Antonin Baudry : pourquoi pas un troisième épisode ? Hervé Gattegno est éditorialiste, directeur de la rédaction de Radio classique.